Dans Dawaa: The Space Between, la poète et artiste anichinabée Tareyn Johnson explore cet espace au moyen d’un dialogue entre les langues et les images. En anglais et en anishinaabemowin, elle réfléchit à la mémoire, à l’identité et à l’expérience de réapprentissage d’une langue dont la transmission a été perturbée pendant des générations.
Il en résulte une œuvre traversée à la fois par l’absence et la résilience, où la poésie devient un moyen de saisir ce qui ne peut pas être pleinement exprimé dans aucune des deux langues prises isolément.
La langue comme lien et vision du monde
Pour Tareyn Johnson, professeure et directrice des Affaires autochtones à l’Université d’Ottawa, la poésie s’est imposée comme une façon d’exprimer ses émotions et de partager sa vision du monde. Dans Dawaa, la langue, la mémoire et l’art visuel sont le reflet de l’expérience d’une Anishinaabekwe qui reprend contact avec une culture et une langue ancrées dans les liens entre les gens, le territoire et les générations.
La langue joue un rôle structurant dans la construction de cette vision. Tareyn Johnson écrit en anglais et en anishinaabemowin, mais il n’y a jamais d’équivalence directe entre les deux langues; il n’est pas rare que les mots en anishinaabemowin soient porteurs de sens et de liens qui ne peuvent pas être parfaitement traduits en anglais. Plutôt que de tenter de combler le manque ainsi créé, Tareyn Johnson l’intègre à même la structure du livre, laissant affleurer les tensions entre les langues. Sur chaque page se trouvent deux colonnes : l’une en anglais et l’autre en anishinaabemowin. Disposées côte à côte, elles sont en conversation l’une avec l’autre afin que le sens se transforme au passage et que paraisse ce qui est demeuré dans l’entre-deux.
« Je voulais créer une expérience dont la lecture rend mal à l’aise. Je voulais surprendre les gens. »
En forçant le regard à passer d’une colonne à l’autre, les poèmes ouvrent un espace où le sens est fluide et où la perspective peut changer.
Art, composition et perspective
Pour accompagner la poésie, Dawaa intègre des éléments visuels – photographies, images superposées et paysages inversés –, ce qui crée un dialogue entre texte et image. Pour Tareyn Johnson, qui se décrit comme quelqu’un qui réfléchit de manière très visuelle, ces éléments ne sont pas que de simples illustrations : ils donnent forme autrement à la mémoire et au lieu. Plusieurs des images combinent des photographies personnelles de la poète à des paysages liés à sa famille et à sa communauté. Par ce jeu de superpositions, et parfois d’inversions, l’œuvre invite à prendre une pause et à reconsidérer ce qui se donne à voir.
Cette impression de perturbation visuelle se veut le reflet de la tension ressentie à la lecture de la poésie elle-même. De la même façon qu’il y a une impression de mouvement entre l’anglais et l’anishinaabemowin, les images exigent de regarder à nouveau et les poèmes, d’écouter autrement. Par la combinaison de poésie et d’art visuel, le livre Dawaa propose moins des réponses claires qu’un espace de réflexion, un entre-deux donnant la possibilité de voir et de comprendre différemment le monde.
Créer un espace pour la prochaine génération
Au cœur de Dawaa se trouvent la survie, la résilience et les espaces que les gens créent pour la génération suivante. Tareyn Johnson imagine sa fille tenir un jour ce livre entre ses mains et transmettre ces fils invisibles reliés à la famille, à la langue et à la mémoire, tissés à travers le temps et l’espace.
À ses yeux, la revitalisation de la langue fait souvent porter un poids immense aux personnes qui tentent de réapprendre ce qui a autrefois été arraché à leur communauté. « La revitalisation est un fardeau injuste pour les gens. Idéalement, les générations à venir n’auraient pas à mener cette bataille : elles grandiraient naturellement avec la langue. »
« La revitalisation est un fardeau injuste pour les gens. Idéalement, les générations à venir n’auraient pas à mener cette bataille : elles grandiraient naturellement avec la langue. »
Tareyn Johnson
— Professeure et directrice des Affaires autochtones à l’Université d’Ottawa
Elle espère que son livre saura trouver un écho auprès d’autres personnes qui cherchent à renouer avec leur langue ancestrale ou leur identité culturelle. Elle croit que beaucoup peinent à se reconnaître dans une seule identité, et se mesurent souvent à l’aune d’attentes rigides quant à ce qu’elles devraient être. L’ouvrage de Tareyn Johnson suggère au contraire que l’identité se déploie dans les liens tissés – entre les langues, les histoires et les façons de comprendre le monde.
Sa poésie propose un moyen de saisir ces tensions, de reconnaître la frustration et la guérison, tout en continuant d’avancer sur le chemin de la redécouverte.
Pour Tareyn Johnson, ce livre est un moyen de porter plus loin la mémoire et la vision du monde pour que ce qui a été récupéré au prix d’un effort puisse simplement être vécu par ceux et celles qui suivront.
On peut se procurer Dawaa: The Space Between sur le site des Presses de l’Université d’Ottawa.