Julie St-Pierre et Kevin Page discutent du budget fédéral de 2025 devant un public à l'Université d'Ottawa.
Julie St-Pierre et Kevin Page discutent du budget fédéral de 2025 devant un public à l'Université d'Ottawa.
Le budget fédéral 2025 est on ne peut plus clair. Il traduit sans équivoque les priorités du gouvernement : renforcer la souveraineté économique et politique du Canada dans un monde où règne l’instabilité. Lors d’un récent dîner-causerie de l’Université d’Ottawa sur les politiques publiques, deux panélistes aux profils très différents ont convergé sur un point : le rythme, l’ampleur et les attentes en matière de recherche ont explosé.

Kevin Page, ancien haut fonctionnaire aujourd’hui à la tête de l’Institut des finances publiques et de la démocratie, et Julie St-Pierre, vice-rectrice à la recherche et à l’innovation de l’Université d’Ottawa, ont analysé ce que l’avenir réserve au milieu de la recherche.

Un budget hors norme forgé par la pression

« Le budget fédéral est un document politique », a souligné Kevin Page, rappelant à l’auditoire son importance dans un contexte de gouvernement minoritaire. « C’est un vote de confiance. Son rejet au Parlement pourrait entraîner la chute du gouvernement. »

Au-delà de la mécanique parlementaire, Kevin Page a présenté le budget 2025 comme une réponse à un profond changement de paradigme. Il s’inscrit dans un contexte marqué par l’instabilité géopolitique, la perturbation des échanges commerciaux et un regain d’inquiétude pour la sécurité et la souveraineté du pays.

Même son titre, Un Canada fort, marque une rupture avec le discours habituel. Alors que les précédents budgets mettaient l’accent sur la cohésion sociale ou le leadership environnemental, celui-ci insiste sur la croissance, la force et l’indépendance. 

« Le premier ministre déclare qu’il va concentrer tous les efforts sur la croissance économique et la défense nationale et qu’il est prêt à creuser le déficit pour y parvenir », note Kevin Page. Il soutient que les déficits sont inévitables dans une économie faible. La question est de savoir à quoi servira ce déficit; en l’occurrence, à préserver l’indépendance économique et la souveraineté politique du pays.

Ce changement n’est pas sans conséquences. Kevin Page signale qu’un premier ministre reconnu pour son leadership en matière d’environnement et de tarification du carbone se dit maintenant prêt à mettre de côté ces priorités pour consolider la position stratégique du pays. « Le Canada a toujours sous-investi dans la défense, rappelle-t-il. Ce budget marque une véritable rupture. »

La fonction publique est soumise à une intense pression : elle doit à la fois accélérer la cadence, créer de nouveaux programmes et gérer une forte expansion.
 

Portrait de Kevin Page
Économie
« Le système est forcé de créer de nouveaux organismes et programmes en plus d’injecter quelque 30 milliards de dollars dans l’économie. On est loin de la routine habituelle. »

Kevin Page

— Président-directeur général fondateur, Institut des finances publiques et de la démocratie (uOttawa)

Le financement de la recherche : une course contre la montre

« De toute ma vie, je n’ai jamais vu un tel budget pour la recherche, a observé Julie St-Pierre. Cette enveloppe de 1,7 milliard pour la communauté de recherche, c’est du jamais vu – pas seulement pour la somme, mais pour la rapidité. Nous devons vite saisir l’occasion. »

Destinés au recrutement de chercheuses et chercheurs chevronnés et au soutien des membres du corps professoral en début de carrière, des stagiaires et de la population étudiante, ces fonds seront attribués en l’espace non pas de quelques années, mais de quelques mois. « La vitesse et l’étendue du financement sont des facteurs déterminants », a-t-elle insisté.

La vice-rectrice a rappelé les éléments fondamentaux de la recherche : les personnes, le financement opérationnel et les infrastructures. Et ce budget, dit-elle, est inhabituellement complet.

Un détail a particulièrement attiré son attention : la Fondation canadienne pour l’innovation couvrira la totalité des coûts d’infrastructures des projets financés par le nouveau Programme des chaires de recherche Impact+ Canada, éliminant ainsi la participation obligatoire des provinces et territoires. « C’est un formidable levier », a-t-elle souligné, surtout pour les établissements qui s’efforcent d’accélérer.

De plus, les horizons de financement sont plus longs : jusqu’à huit ans, avec un possible renouvellement de quatre ans, pour les chaires Impact+ et les projets axés sur les priorités du gouvernement, comme les technologies propres, la sécurité, la défense, la résilience climatique, la recherche sur l’Arctique, la science quantique, l’IA et les soins de santé – tous des domaines où l’Université d’Ottawa est de plus en plus active.

Julie St-Pierre a également mentionné les nouveaux investissements visant à développer la propriété intellectuelle et à la maintenir aux mains d’intérêts canadiens, une mesure qui pallie un point faible de l’écosystème de recherche du pays. En effet, le Canada a toujours été à la pointe des découvertes, mais peinait à conserver la valeur économique de la recherche. Le budget témoigne d’une volonté de remédier à cette situation.

Julie St-Pierre répond à une question du public.
Recherche
« La recherche est importante, car les solutions que nous appliquons aujourd’hui – en matière de santé, de technologies et de politiques publiques – sont les découvertes d’hier. Ce budget se fonde sur une vision à long terme. »

Julie St Pierre

— Vice-rectrice à la recherche et à l’innovation, Université d’Ottawa

Une question judicieuse

Les discussions ont été marquées par une question traduisant une tension courante dans le milieu de la recherche. Une professeure a demandé si l’intensification des efforts de recrutement international risque de se faire au détriment des chercheuses et chercheurs canadiens, alors que leurs budgets de recherche ont été réduits.

Julie St-Pierre a assuré que le Programme Impact+ s’adresse à l’ensemble du réseau de la recherche, depuis les étudiantes et étudiants jusqu’aux chercheuses et chercheurs chevronnés, et que les personnes recrutées jouissent d’un important financement opérationnel à long terme (jusqu’à 12 ans). Ces fonds soutiennent les stagiaires, les programmes et les infrastructures de recherche, mais ne retirent pas de ressources aux enveloppes existantes.

Elle a expliqué que l’intention n’est pas la substitution, mais l’expansion : il s’agit d’injecter du sang neuf sans anémier le système en place. Elle a également précisé que le programme vise en partie à rapatrier des chercheuses et chercheurs qui travaillent actuellement à l’étranger et souhaitent rentrer au pays.

À son tour, Kevin Page a affirmé qu’en comparaison avec d’autres pays, le Canada n’investit toujours pas assez dans la recherche et le développement. « Ce budget est un pas en avant, mais la route est longue, a-t-il illustré. Il établit de bonnes bases, mais ce n’est encore qu’un début. »
 

Le vrai point de pression : la préparation

S’il fallait retenir une seule chose des discussions, c’est celle-ci : le temps presse.

« Les universités doivent se mobiliser rapidement, a exhorté Julie St-Pierre. Le premier appel du Programme Impact+ débute en mars, et le suivant en juin. »
 
Les équipes de recherche ont donc peu de temps pour constituer un dossier et présenter leur candidature, et les établissements devront assurer la coordination interne et auprès du gouvernement et du secteur privé. Les fonds sont à portée de main; il faut les saisir sans tarder.

Cette discussion s’est tenue dans le cadre de la série de dîners-causeries en recherche et politiques publiques organisée par le Bureau de la recherche et de liaison en matière de politiques publiques (BRLPP), qui relève du Cabinet de la vice-rectrice à la recherche et à l’innovation. Renseignez-vous sur les prochaines séances et les activités du BRLPP sur son site Web.