Les chercheuses de l’ICC, la professeure Tracy Vaillancourt et la Dre Daphne Korczak, pilotent une étude longitudinale révolutionnaire qui explore les effets des relations avec les pairs et du climat scolaire sur la santé du cœur et du cerveau tout au long de la vie. Des résultats préliminaires ont déjà guidé et catalysé des interventions auprès de commissions scolaires, améliorant l’expérience des élèves. En outre, les résultats de cette étude sans précédent serviront de base de réflexion pour des politiques nationales en matière de santé et d’éducation de la jeunesse qui pourraient réduire le risque à long terme de maladies neurologiques, psychiatriques et cardiovasculaires chroniques.
Sensibiliser la population à la santé cérébrale des jeunes
Protéger la santé de son cerveau est l’effort de toute une vie. La Semaine de la sensibilisation au cerveau, en mars, vise à susciter des conversations sur le fonctionnement du cerveau, l’importance de la santé cérébrale et la façon dont la recherche en neuroscience change des vies. Si les maladies du cœur et du cerveau ont tendance à se manifester à l’âge adulte, elles se préparent toutefois souvent bien plus tôt, pendant l’enfance et l’adolescence. Certaines expériences, comme l’intimidation, la violence et la discrimination, peuvent entraîner des changements biologiques, notamment une inflammation et des réponses au stress plus fortes, lesquelles exacerbent le risque de trouble de la santé à long terme. Des études montrent qu’une mauvaise santé mentale pendant l’enfance est associée à une moins bonne santé physique à l’âge adulte, notamment à un risque plus élevé de maladie chronique d’ordre cardiovasculaire ou neurologique (1,2).
Malgré cela, le Canada ne dispose pas de système ou de directives uniformes permettant de surveiller ces risques ou de guider des interventions dans les écoles. Pour combler cette lacune, la professeure Tracy Vaillancourt et la Dre Daphne Korczak, deux chercheuses de l’ICC qui travaillent respectivement à l’Université de Toronto et à l’Hôpital pour enfants malades (SickKids), codirigent une initiative de recherche transformative. Ensemble, elles mènent l’une des plus grandes études longitudinales de sa catégorie – une étude qui vise à renforcer la santé des jeunes tout en cernant les schémas susceptibles d’améliorer la santé du cœur et du cerveau à l’âge adulte. Cette initiative mobilise plusieurs commissions scolaires ontariennes et repose, entre autres, sur un sondage explorant des questions de santé et de bien-être et les relations avec les pairs. Intitulé « Étude sur la santé et les relations avec les pairs » (ESRP), le projet vise à générer des données populationnelles et fondées sur l’équité à propos des risques, des facteurs sociaux et environnementaux et des facteurs scolaires modifiables qui ont une incidence importante sur la santé mentale et physique des jeunes.
Étude sur la santé et les relations avec les pairs (ESRP)
L’ESRP est une étude longitudinale populationnelle accélérée. En d’autres termes, elle suit un grand nombre d’enfants, d’adolescentes et d’adolescents d’âges différents au fil du temps, et permet aux chercheuses et aux chercheurs de collecter et de publier des données rapidement. Pendant les heures d’école, des élèves de la quatrième à la douzième année sont invités à remplir un sondage en ligne de 20 minutes en anglais ou en français. Le sondage a été pensé pour répondre à une question centrale complexe : « Quels sont les liens entre le climat scolaire et les relations avec les pairs, et la santé mentale et physique des enfants et des adolescents à différentes étapes du développement, et quelle est l’incidence des inégalités sociales et du contexte scolaire sur ces liens? » (3). L’équité et la diversité sont des composantes clés de ce sondage. L’équipe de recherche a la ferme intention de comprendre comment des facteurs tels que la race, l’ethnicité, le genre et l’intersectionnalité influencent la santé.
La professeure Vaillancourt explique : « Notre but consiste à traiter l’école comme une composante cruciale de la santé publique. En générant des données populationnelles guidées par des préoccupations d’équité sur le climat scolaire, les relations avec les pairs et la santé des jeunes, l’ESRP nous permet de détecter les risques émergents, de cerner les zones d’iniquité et de fournir des données rapidement pour favoriser le développement en santé de la jeunesse. »
Le sondage intègre des facteurs du Life’s Essential 8 (sommeil, alimentation, tabagisme/vapotage, etc.), un cadre de réflexion créé par l’American Heart Association qui définit les grands facteurs de santé cardiovasculaire (4). L’ESRP se penche également sur des facteurs connus pour leur effet néfaste sur la santé du cerveau, comme la discrimination et l’intimidation, la santé mentale, le temps passé devant les écrans et le climat scolaire. Une fois les réponses collectées, les résultats sont analysés et envoyés aux commissions scolaires participantes dans un délai de quatre semaines, ce qui leur permet de mettre rapidement en place des stratégies fondées sur des données probantes qui favorisent la santé des élèves, réduisent la violence et améliorent l’environnement scolaire. Des études montrent que ces interventions sociales précoces peuvent avoir des bienfaits à long terme sur la santé cardiovasculaire et cérébrale, bien après le passage à l’âge adulte (5–8).
Résultats préliminaires
À ce jour, plus de 300 000 élèves de 14 commissions scolaires partenaires ont répondu au sondage, notamment durant la phase pilote et lors du premier de six « moments de suivi clés » prévus dans le cadre de l’étude, qui se veut longitudinale. Les résultats préliminaires montrent que 30 % des élèves souffrent de symptômes de santé mentale, un chiffre qui grimpe à 75 % chez les élèves de genre divers. L’intimidation est très fréquente, et elle affecte les élèves marginalisés de manière disproportionnée. Une tendance encourageante : les environnements scolaires axés sur le soutien et les élèves qui tissent des liens étroits avec leurs pairs affichent de meilleurs indicateurs de santé du cœur et du cerveau, notamment des niveaux de stress plus faibles et moins de symptômes de dépression et d’anxiété.
Il faut comprendre que ces résultats ne sont pas que des données dans un tableau; ce sont des catalyseurs d’action concrète. L’équipe de recherche envoie rapidement les résultats aux commissions scolaires participantes, ce qui permet à ces dernières de mener des interventions scientifiquement fondées qui améliorent la santé et le quotidien des élèves. Par exemple, des écoles ont mis en place des mesures relatives à l’insécurité alimentaire et à la sécurité dans les toilettes. Ces expériences sociales sont reliées à de véritables réponses biologiques au stress, lesquelles peuvent jouer sur la santé du cœur et du cerveau. Grâce à des résultats quasiment en temps réel, les commissions scolaires peuvent agir pour améliorer le bien-être des élèves, et ainsi contribuer à préserver leur santé cérébrale et cardiovasculaire à long terme.
« Nous savons que les problèmes de santé mentale pendant l’enfance augmentent le risque de problème cardiovasculaire précoce, mais une fois que ces troubles surgissent, il est trop tard pour la prévention. Cette étude est un outil extraordinaire pour comprendre à partir de quel âge nous pouvons cibler les facteurs de risque modifiables de maladies cardiovasculaires par des interventions de santé mentale auprès des jeunes. », souligne la Dre Korczak.
Coproduction et mobilisation du savoir
L’équipe de recherche de l’ESRP a appliqué le thème transversal de coproduction de l’ICC de manière exemplaire. Les questions ont été conçues en collaboration avec chaque commission scolaire participante, de manière à ce que le sondage soit accessible et adapté aux besoins locaux au lieu d’être trop généraliste. Ainsi, les priorités de chaque commission scolaire sont prises en compte dans le projet. Au fil du temps, l’équipe de l’ESRP a bâti de solides relations avec les commissions scolaires, ce qui facilite une communication constante.
Les chercheuses et chercheurs ont ensuite intégré un autre thème transversal, celui de la mobilisation des connaissances, en concevant des tableaux de bord en ligne qui permettent aux commissions d’accéder rapidement et directement aux données qui les concernent. Bien entendu, l’équipe se tient à disposition pour les questions d’interprétation. Cette collaboration étroite et dynamique entre l’équipe de recherche et les utilisatrices et utilisateurs des connaissances favorise une culture de partage des données et permet d’utiliser les résultats produits pour concevoir des interventions qui profitent aux élèves.
Comme le souligne la professeure Vaillancourt : « Grâce au principe de coproduction, ce sont les utilisatrices et utilisateurs des résultats qui façonnent la science. En travaillant avec les commissions scolaires, nous générons des données à la fois rigoureuses et immédiatement pertinentes au bien-être des élèves. »
Implications et orientations futures
Ce projet à long terme est une des études populationnelles les plus importantes et les plus inclusives sur la santé physique et mentale des jeunes menées dans des écoles; il produira une quantité de données de suivi jamais vue sur les facteurs développementaux, sociaux et environnementaux qui jouent sur la santé du cœur et du cerveau. L’étude aide d’ailleurs le Canada à s’imposer en chef de file de la médecine préventive et lui permet de mieux orienter ses politiques nationales. En outre, nous prévoyons d’héberger ces données sur une plateforme de science ouverte, c’est-à-dire en accès libre. Ainsi, les chercheuses et chercheurs du monde entier pourront s’en servir pour faire avancer le domaine.
L’ESRP générera de précieuses données sur la détection précoce et la prévention des interactions et des environnements scolaires néfastes. En repérant ces risques très tôt, l’étude aidera à prévenir les situations de stress qui provoquent des réponses mauvaises pour la santé, et le risque de maladies chroniques à long terme, notamment de maladies neurologiques et cardiovasculaires. Elle permettra aussi de faire la lumière sur les inégalités de santé chez les jeunes et de produire des données qui serviront à faire changer les politiques nationales de santé et d’éducation dans le bon sens.
Ce projet transformateur vise à utiliser la recherche scientifique pour concevoir des environnements scolaires plus sûrs et plus sains pour les élèves de l’Ontario. Comprendre la connexion cœur-cerveau dans des contextes scolaires concrets permet d’élaborer des programmes qui réduisent le stress, renforcent les relations et améliorent la santé physique et mentale. Les relations avec les pairs et le climat scolaire ne sont pas des préoccupations purement sociales : ce sont des priorités de santé publique qui jouent un rôle majeur dans la santé cérébrale et cardiovasculaire des jeunes.
Références
- Nelson CA, Bhutta ZA, Burke Harris N, Danese A, Samara M. Adversity in childhood is linked to mental and physical health throughout life. BMJ. 28 octobre 2020;m3048.
- Danese A, Moffitt TE, Harrington H, Milne BJ, Polanczyk G, Pariante CM, et coll. Adverse Childhood Experiences and Adult Risk Factors for Age-Related Disease: Depression, Inflammation, and Clustering of Metabolic Risk Markers. Arch Pediatr Adolesc Med [en ligne]. 1er décembre 2009 [cité le 5 février 2026];163(12). URL : http://archpedi.jamanetwork.com/article.aspx?doi=10.1001/archpediatrics.2009.214
- Étude sur la santé et les relations avec les pairs [en ligne]. Étude sur la santé et les relations avec les pairs. URL : https://hprs.ca/fr/\
- Life’s Essential 8 [en ligne]. American Heart Association. 2025. URL : https://newsroom.heart.org/facts/life-s-essential-8
- Tan J, Wang Y. Social Integration, Social Support, and All-Cause, Cardiovascular Disease and Cause-Specific Mortality: A Prospective Cohort Study. IJERPH. 27 avril 2019;16(9):1498.
- Van Der Velpen IF, Melis RJF, Perry M, Vernooij-Dassen MJF, Ikram MA, Vernooij MW. Social Health Is Associated With Structural Brain Changes in Older Adults: The Rotterdam Study. Biological Psychiatry: Cognitive Neuroscience and Neuroimaging. Juillet 2022;7(7):659–68.
- Kosterman R, Hawkins JD, Hill KG, Bailey JA, Catalano RF, Abbott RD. Effects of Social Development Intervention in Childhood on Adult Life at Ages 30 to 39. Prev Sci. Octobre 2019;20(7):986–95.
- Cundiff JM, Matthews KA. Friends With Health Benefits: The Long-Term Benefits of Early Peer Social Integration for Blood Pressure and Obesity in Midlife. Psychol Sci. Mai 2018;29(5):814–23.