Les maladies du cœur et du cerveau sont un problème de santé majeur au Canada; elles se manifestent souvent de manière concomitante chez un même patient ou une même patiente. L’étude de cohorte prospective CARDIACDOC, dirigée par la Dre Jodi Edwards, s’intéresse aux liens entre l’insuffisance cardiaque et les comorbidités neurologiques, notamment la dépression, l’apnée obstructive du sommeil et les troubles cognitifs. En prenant en compte à la fois les systèmes cardiaque et cérébral, l’étude vise à mieux identifier les personnes atteintes d’insuffisance cardiaque ayant des troubles neurologiques susceptibles d’affecter leur capacité à gérer leur maladie. À terme, les résultats serviront à améliorer le traitement et la qualité de vie de la patientèle. Ils permettront en outre de démontrer comment la recherche intégrée cœur-cerveau peut orienter la prise en charge de l’insuffisance cardiaque à l’avenir.
Pleins feux sur la recherche cœur-cerveau
Février est le Mois du cœur au Canada : c’est une belle occasion de sensibiliser la population à l’importance de la santé cardiaque et vasculaire. À l’ICC, nous croyons qu’une meilleure santé cardiaque passe par une approche intégrée, laquelle considère le corps non pas comme une série de systèmes distincts, mais comme un ensemble de voies étroitement connectées entre elles. Le cerveau et le cœur, en communication constante, s’influencent l’un l’autre et partagent de nombreux points de recoupement importants. Prises ensemble, les maladies du cœur et du cerveau représentent le plus lourd fardeau sanitaire, la plus forte mortalité et les coûts économiques les plus importants au Canada, et il n’est pas rare que plusieurs de ces problèmes coexistent chez la même personne (1–3). Il faut donc, pour promouvoir la santé cardiaque et améliorer les traitements, étudier simultanément les deux organes. Vaincre les maladies cardiaques exige ainsi d’élargir le champ de recherche au-delà du cœur.
L’insuffisance cardiaque est une maladie complexe causée par des anomalies structurelles ou fonctionnelles du cœur qui limitent sa capacité à pomper efficacement le sang. Associée à d’importantes complications médicales à long terme ainsi qu’à un risque de mortalité accru, elle affecte chaque année des centaines de milliers de Canadiennes et de Canadiens. L’une des principales difficultés du traitement réside dans la complexité des routines de soins : les personnes qui en souffrent doivent en effet prendre un certain nombre de médicaments et gérer tout un éventail de facteurs liés au mode de vie. De plus, les symptômes cognitifs et dépressifs sont courants chez ces personnes, et il est donc souvent difficile pour elles de respecter scrupuleusement les routines recommandées.
En s’intéressant au lien cœur-cerveau, l’étude de cohorte prospective CARDIACDOC, un projet impulsé par l’ICC, s’efforce de combler les lacunes de connaissances sur les soins qu’il convient de prodiguer à cette patientèle. À l’aide d’un outil de dépistage unique, l’étude examine la prévalence des symptômes neurologiques chez les patientes et patients atteints d’insuffisance cardiaque. L’objectif est d’aider les médecins à identifier celles et ceux qui ont besoin d’une aide supplémentaire pour gérer leur maladie. L’étude est codirigée par la Dre Jodi Edwards, de l’Institut de cardiologie de l’Université d’Ottawa (ICUO), et le Dr Rick Swartz, de l’Institut de recherche Sunnybrook. On compte notamment parmi les membres de l’équipe de recherche le Dr Doug Lee, de l’Université de Toronto, ainsi que Lauren Pattison, la Dre Lisa Mielniczuk, le Dr Peter Liu et la Dre Sharon Chih, de l’ICUO.
« Parmi les personnes malades du cœur, celles atteintes d’insuffisance cardiaque présentent des cas particulièrement complexes sur le plan médical. Elles sont très vulnérables aux affections cérébrales et constituent une population d’intérêt pour la recherche sur le lien cœur-cerveau », affirme la Dre Edwards.
En s’intéressant à la fois au cœur et au cerveau, l’étude CARDIACDOC élargit la portée des soins prodigués à cette patientèle au-delà de la seule fonction cardiaque. L’idée est de faire en sorte que les soins intégrés reposent sur des données précises et d’améliorer les résultats des traitements et la qualité de vie de la patientèle.
Comprendre les comorbidités neurologiques associées à l’insuffisance cardiaque
L’équipe de recherche, composée d’épidémiologistes, de scientifiques et de cliniciennes et cliniciens, a observé que la patientèle vivant avec l’insuffisance cardiaque présentait souvent des comorbidités neurologiques non cardiovasculaires. Les comorbidités sont les maladies ou les troubles de santé qui sont susceptibles de coexister chez une même personne. Les comorbidités neurologiques les plus courantes associées à l’insuffisance cardiaque comprennent la dépression, l’apnée obstructive du sommeil et les troubles cognitifs. Ces problèmes de santé sont souvent négligés, sous-diagnostiqués et non traités, même s’ils sont susceptibles d’avoir une incidence majeure sur la santé de la patientèle. L’étude CARDIACDOC examine les symptômes cardiovasculaires et neurologiques (ainsi que les liens qui existent entre eux) afin de mieux comprendre l’insuffisance cardiaque et d’en orienter le traitement.
L’objectif est double : on veut d’abord tester s’il est faisable d’intégrer un bref dépistage (six minutes ou moins) dans le flux de travail de la clinique d’insuffisance cardiaque afin de valider un outil qui pourrait être utilisé dans les soins de routine. On veut ensuite mesurer le niveau de risque (faible, moyen ou élevé) de dépression, d’apnée obstructive du sommeil et de troubles cognitifs chez les patientes et patients concernés (4). Conçu par l’équipe du Dr Swartz, l’outil de dépistage DOC screen est largement disponible. Il a d’ailleurs déjà été validé auprès de personnes ayant subi un AVC. Une fois les résultats recueillis, l’étude utilisera la modélisation statistique pour déterminer si les scores obtenus peuvent permettre de prédire des événements défavorables (mortalité ou réadmission à l’hôpital, par exemple) chez la patientèle atteinte d’insuffisance cardiaque. En cas de succès, cet outil de dépistage rapide aura des conséquences positives considérables pour les patientes et patients concernés. Il permettra en effet de mettre en place des interventions précoces et d’améliorer la qualité de vie de ces personnes, en plus d’alléger la pression sur le système de santé.
Résultats préliminaires de l’étude CARDIACDOC
L’équipe a récemment présenté des résultats préliminaires à l’édition 2025 du Congrès canadien sur la santé cardiovasculaire. Elle a ainsi rapporté que 203 patientes et patients vivant avec une insuffisance cardiaque avancée avaient été recrutés et dépistés jusqu’à présent à la clinique d’insuffisance cardiaque de l’ICUO. Fait important, 97,5 % des participantes et participants à l’étude ont été dépistés en moins de six minutes, ce qui démontre l’efficacité de l’outil. Les proportions de patientes et patients présentant un risque élevé de dépression, d’apnée obstructive du sommeil et de troubles cognitifs s’élevaient respectivement à 11 %, 4 % et 17 %. Dans l’ensemble, le risque de dépression était faible, 48 % de la patientèle ayant obtenu un score de 0. À l’inverse, le risque de troubles cognitifs était jugé moyen ou élevé chez 95 % de la patientèle dépistée. Ces chiffres montrent qu’il faut non seulement traiter les symptômes de l’insuffisance cardiaque, mais aussi les troubles cognitifs, l’idée étant de favoriser une approche plus globale des soins.
« En identifiant les personnes qui présentent des risques sur le plan cognitif, on peut élaborer des programmes de soutien adaptés pour les aider à mieux gérer leur maladie et à améliorer leur santé cardiaque et neurologique », explique la Dre Edwards.
Une meilleure santé du cœur pour tout le monde
La Dre Edwards et son équipe ont montré qu’il était facile et rapide d’intégrer le dépistage en clinique. La prochaine étape du projet consistera à utiliser les renseignements médicaux de la patientèle pour déterminer, au moyen de l’analyse de données et de la modélisation prédictive, si le dépistage précoce de la dépression, de l’apnée obstructive du sommeil et des troubles cognitifs peut permettre de prévoir les risques de santé futurs associés à l’insuffisance cardiaque. Cela signifie qu’un dépistage simple et rapide réalisé dans le cadre d’une consultation de routine pourrait considérablement améliorer la qualité de vie de la patientèle atteinte d’insuffisance cardiaque en permettant idéalement de limiter les réadmissions à l’hôpital et d’améliorer les résultats à long terme. CARDIACDOC, une étude fondamentale financée par l’ICC, montre que la recherche visant à améliorer la santé du cœur a tout avantage à s’intéresser aux liens cruciaux qui existent entre cet organe et le cerveau plutôt qu’à la seule fonction cardiaque. L’étude ouvre la voie vers des soins optimisés de l’insuffisance cardiaque, vers un avenir dans lequel les troubles de santé mentale et les troubles neurologiques et cardiaques sont étudiés et traités ensemble.
Références
- Global Health Estimates: Life expectancy and leading causes of death and disability [Internet]. Organisation mondiale de la Santé, 2019. Accessible ici : https://www.who.int/data/gho/data/themes/mortality-and-global-health-estimates
- Roth GA, Mensah GA, Johnson CO, Addolorato G, Ammirati E, Baddour LM, et coll. Global Burden of Cardiovascular Diseases and Risk Factors, 1990–2019. Journal of the American College of Cardiology. 2020 Dec;76(25):2982–3021.
- Bulletin 2019 [Internet]. Fondation des maladies du cœur et de l’AVC du Canada. Accessible ici : https://www.coeuretavc.ca/articles/bulletin-2019
- Pattison L, Dee D, Mielniczuk L, Liu P, Southwell A, Sujanthan S, et coll. P171. Screening for depression, obstructive sleep apnea, and cognitive impairment to predict adverse outcomes in heart failure patients: the cardiacdoc prospective cohort study. Canadian Journal of Cardiology. 2025 Oct;41(10):S105.