Shakespeare
Pour la professeure Irene (Irena) Makaryk, les arts n’ont rien d’un luxe. Ils constituent un moyen de survie.

Au cours d’une remarquable carrière riche de plus de quatre décennies, Irene Makaryk est revenue plusieurs fois sur une question centrale : quel est le rôle des arts de la scène en période de bouleversements, comme la guerre, la révolution, la censure, l’exil ou d’autres circonstances extrêmes? « Je souhaite comprendre l’apport des arts dans ce genre de situations difficiles », explique-t-elle. Son travail explore la longévité du théâtre, sa capacité à former une communauté, à soutenir le moral et à proposer une dimension spirituelle et transformatrice lorsque le sens de la vie semble fragile.

Membre de la Société royale du Canada depuis 2025, la professeure nourrit une fascination profondément personnelle pour le théâtre sous pression. Sa famille ukrainienne ayant fui les régimes nazi et soviétique en 1943, son enfance a été marquée par les histoires de déplacement et de survie.

Dans le Munich de l’après-guerre, dont les rues étaient jonchées de décombres, une logeuse a prêté à sa mère, alors étudiante en pharmacologie, des vêtements et des chaussures afin qu’elle puisse se rendre au théâtre. Pour Irene Makaryk, cette histoire incarne parfaitement la magie du spectacle : sortir d’une réalité difficile pour entrer dans un monde de beauté et d’imagination.

Cette conviction a donné naissance à toute une vie de recherches sur Shakespeare comme médiateur culturel, un dramaturge dont les pièces sont devenues des instruments de résistance, d’unité et de réflexion. « Le théâtre, explique Makaryk, est intrinsèquement politique, car il est créé par, pour et avec les gens. » C’est d’ailleurs aussi l’une des formes d’art les plus censurées de l’histoire.

C’est précisément pour cette raison que Shakespeare est régulièrement invoqué en temps de guerre. Ses pièces abordent les thèmes du leadership, de la trahison, de l’amour, du genre et de l’ambiguïté morale, des complexités qui reflètent le chaos des conflits. Ce n’est pas un hasard, remarque-t-elle, si la pièce Hamlet a été mise en scène en Ukraine durant l’occupation nazie en 1943, ou si Shakespeare est toujours cité aujourd’hui. « Tout est là, c’est dans Shakespeare », comme l’a souligné le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy.

Irena Makaryk
« Je souhaite comprendre l’apport des arts dans ce genre de situations difficiles. »

Professeure Irene (Irena) Makaryk

Les recherches d’Irene Makaryk portent sur Shakespeare en Ukraine, en l’Union soviétique, au Canada, en Afghanistan et dans l’Arctique. Elle a été la première universitaire à démontrer l’importance centrale de Shakespeare pour l’Ukraine. Son ouvrage novateur Shakespeare in the Undiscovered Bourn a d’ailleurs été le premier livre en anglais à attirer l’attention du monde entier sur les réalisations de Les Kourbas, qui a mis en scène certaines des productions expérimentales les plus remarquables de la période soviétique. Avant d’être exécuté sur ordre de Staline, Les Kourbas aura ouvert des pistes interdites. Son héritage était inconnu du milieu anglophone de la recherche et même du grand public ukrainien jusqu’à la publication du livre d’Irene Makaryk.

Dans le contexte de ses travaux sur Shakespeare à Kaboul, la professeure examine une adaptation de Love’s Labour’s Lost, mise en scène juste après le bref renversement des talibans en 2005. Pour la première fois depuis des décennies, des femmes se sont alors produites en public, souvent au prix de sacrifices personnels considérables : menaces, violences, voire mise à mort. Grâce à des entretiens et à des recherches archivistiques, Irene Makaryk montre comment le théâtre a inspiré courage, esprit communautaire et envie de réappropriation dans une société où les représentations étaient interdites depuis longtemps.

Dans son plus récent ouvrage, Irene Makaryk se concentre sur l’Arctique, en particulier sur les expéditions maritimes du XIXsiècle, dont celles menées à la recherche de sir John Franklin. On apprend que les équipages organisaient des chorales, des fanfares, des bals masqués, des farces, des comédies et des pièces de Shakespeare (Hamlet, Macbeth, Othello, Coriolanus), cousaient des costumes, peignaient des décors, imprimaient des affiches et jouaient pour survivre aux longs mois d’obscurité et d’isolement. Ces actes de créativité ont renforcé leur moral, forgé des liens et laissé derrière eux des archives remarquables sous forme d’affiches, de journaux intimes et de textes dramatiques. Pour elle, ces représentations n’étaient pas des distractions qui les éloignaient de la survie, elles étaient la survie même.

En analysant l’influence de Shakespeare en Afghanistan, en Ukraine ou dans l’Arctique, Irene Makaryk nous rappelle que, même dans les conditions les plus difficiles, les arts perdurent, tout simplement parce que les gens en ont besoin pour imaginer, résister et conserver leur humanité.

À la question sur ce qui lui plaît le plus, Irene Makaryk répond : la recherche. Attirée par les lacunes et les omissions, elle plonge dans les archives pour découvrir ce que d’autres auraient négligé.

Poursuivra-t-elle ses recherches? « Bien sûr, c’est toute ma vie. »