Dans cet épisode du balado « Parlez-moi de l’Ontario français », trois voix se rencontrent :
- Wadid Lamine, professeur à l’Université d’Ottawa spécialiste des écosystèmes entrepreneuriaux.
- Yan Plante, PDG du Réseau de développement économique et d’employabilité (RDÉE) Canada.
- Catherine B. Bachand, directrice générale de la Société Économique de l’Ontario (SEO).
Leurs perspectives lèvent le voile sur une réalité que beaucoup sous-estiment : les entreprises francophones constituent un levier économique majeur. Elles sont diversifiées et stratégiquement positionnées pour contribuer pleinement à l’avenir du Canada.
Une “dimension sous-explorée” de la francophonie
« L’entrepreneuriat francophone a longtemps été une dimension sous-explorée », lance d’entrée de jeu le professeur Lamine. Pour lui, cette absence est paradoxale : l’entrepreneuriat constitue un moteur essentiel de création de richesse, d’emplois, de cohésion sociale et de développement territorial. Il est l’une des clés de la vitalité francophone.
Les universités, affirme-t-il, ont un rôle crucial à jouer. Non seulement dans la formation, mais aussi comme pont entre savoirs, institutions et milieu des affaires. Il évoque l’importance d’une université entrepreneuriale qui accompagne la population étudiante dans le développement d’idées, soutient les start-ups, valorise la recherche appliquée et catalyse l’innovation.
Il mentionne un manque criant : l’absence de données probantes sur l’entrepreneuriat francophone. Les informations brutes existent chez Statistique Canada, mais elles sont sous-exploitées. Définir ce qu’est une entreprise francophone, mesurer sa performance, comprendre son apport au PIB… autant de chantiers encore ouverts.
Un marché francophone prometteur, mais limité
Les constats du professeur Lamine rejoignent ceux observés sur le terrain. Selon ses recherches, l’entrepreneuriat francophone est animé d’une forte créativité, d'un ancrage communautaire solide et d'un potentiel notable. Pourtant, plusieurs obstacles persistent.
Le premier : l’étroitesse du marché francophone.
Il est possible de se lancer, mais difficile de croître uniquement en s'appuyant sur cette clientèle. Les entrepreneurs doivent franchir la barrière linguistique ou géographique pour se développer.
Deuxième obstacle : l’accès aux réseaux.
Les entrepreneurs francophones, en particulier en milieu rural, font face à un isolement accru, caractérisé par des réseaux sous-développés et un accès limité aux mentors, aux partenaires et aux investisseurs.
Troisième difficulté : la langue elle-même.
Pour certains, l’anglais imparfait devient un frein psychologique ou logistique. Traduction des plans d’affaires, hésitation à participer aux événements, sentiment d’illégitimité… autant de coûts cachés.
Enfin, un enjeu structurel : la relève.
De nombreuses entreprises francophones approchent de la transition intergénérationnelle. « Il y a un risque réel d’effritement si on ne soutient pas correctement le passage à la relève », résume le professeur Lamine.
Un contexte économique contrasté, mais fertile
Pour Yan Plante, le contexte actuel représente à la fois des défis et des opportunités. L’incertitude liée aux relations commerciales avec les États-Unis et aux finances publiques crée un climat prudent. L’inflation demeure une préoccupation majeure pour les entrepreneurs.
Mais plusieurs facteurs jouent en faveur de celles et ceux qui souhaitent se lancer :
Une stabilité politique relative.
Comparé à de nombreux pays, le Canada demeure un terreau sécurisant pour investir et entreprendre.
Une volonté renouvelée de développer le commerce intérieur.
« On parle de libéraliser les échanges interprovinciaux depuis des décennies. Pour la première fois, les premiers ministres semblent réellement déterminés », explique-t-il.
Des secteurs en forte croissance.
Intelligence artificielle, défense, technologies, énergie, cybersécurité : autant d’univers où les francophones doivent se tailler une place.
Un bassin immense d’entreprises francophones.
« Il y a 116 000 entreprises francophones au Canada, dont 64 000 en Ontario. On sous-estime systématiquement cette réalité », insiste Yan Plante.
Il raconte un exemple qui l’inspire : une entreprise de centres d’appel installée au Nouveau-Brunswick dont les besoins en services bilingues ont permis de créer autant d’emplois francophones qu’anglophones. Une démonstration concrète du bilinguisme comme vecteur économique partagé, et non comme enjeu identitaire isolé.
Des ressources à intégrer et à renforcer
Pour Catherine B. Bachand, un constat s’impose : les ressources existent, mais elles sont fragmentées.
« Un entrepreneur francophone ne devrait pas avoir à chercher pendant des mois où frapper. Il devrait avoir accès à une porte d’entrée unique », souligne-t-elle.
Elle donne l’exemple de la Société Économique de l’Ontario, qui souhaite devenir ce guichet intégré, capable d’orienter vers :
- l’université,
- le financement,
- l’incubation,
- l’accompagnement sectoriel,
- les missions économiques.
Elle rappelle aussi une statistique étonnante : Si l’économie francophone de l’Ontario était une province, elle se classerait au 7e rang des économies provinciales au Canada.
« Nous devons occuper une place aux tables où se prennent les décisions et se définissent les grandes orientations économiques.»
Tout comme Yan Plante, Catherine B. Bachand appelle enfin à ne pas négliger un marché sous-exploité : le marché intraprovincial. De nombreuses entreprises cherchent actuellement à mieux desservir la clientèle francophone… mais manquent d’outils, d’expertise ou de partenaires.
Le rôle des universités : moteur, carrefour et modèle
Les trois invités s’accordent : les universités peuvent devenir des acteurs majeurs de la francophonie d’affaires.
Comment?
- En créant davantage de recherches appliquées.
- En devenant des lieux de réseautage stratégique.
- En formant une relève adaptée aux besoins réels de l’économie.
- En accompagnant les entrepreneurs dans des domaines innovants, notamment la technologie.
Et, comme le souligne l’animateur Yves Y. Pelletier : les universités doivent elles-mêmes innover, diversifier leurs sources de financement, développer de nouveaux produits… bref, agir comme des entrepreneurs.
À écouter ces voix, une certitude se dégage : la francophonie économique ontarienne n’est plus en marge. Elle est en mouvement. Et elle a décidé d’avancer.