Dans cet épisode de Parlez-moi de l’Ontario français, Joël Beddows, metteur en scène, pédagogue et directeur artistique reconnu, et Karine Ricard, comédienne, metteuse en scène et directrice actuelle du Théâtre français de Toronto (TFT), revisitent l’héritage et les défis d’un théâtre francophone en constante évolution.
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Une scène pour se dire
« Le théâtre, c’est le miroir d’une communauté », résume Joël Beddows. Pendant des décennies, la scène franco-ontarienne a servi de point de ralliement, de laboratoire et de refuge pour dire l’expérience minoritaire.
Né dans la foulée du mouvement identitaire des années 1970, le théâtre franco-ontarien s’est vite affirmé comme un art d’engagement. « À l’époque, on faisait du théâtre pour survivre en français », se souvient Joël Beddows.
Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement de survivre, mais de raconter autrement : avec humour, avec nuance, avec des voix multiples.
L’audace comme fil conducteur
Pour Karine Ricard, qui dirige le TFT à Toronto, le théâtre est un espace où l’on ose. « Ce qui me frappe, dit-elle, c’est la liberté qu’on s’accorde. Les artistes franco-ontariens ont toujours été un peu hors norme. On fait avec peu de moyens, mais beaucoup d’imagination. »
Cette audace, elle la voit au quotidien dans la nouvelle génération : des créatrices et des créateurs qui explorent les questions de genre, de migration et d’environnement tout en s’ancrant dans leur réalité francophone.
« Il n’y a plus un seul récit francophone, explique-t-elle. Il y a des francophonies. Et le théâtre est l’endroit parfait pour faire cohabiter ces voix. »
Héritages et transmissions
Joël Beddows, qui a longtemps dirigé le Théâtre Catapulte et formé des générations d’artistes, voit dans la transmission une part essentielle de son travail. « J’ai eu des mentors qui m’ont appris à rêver en français. Maintenant, c’est à mon tour de transmettre cette capacité, mais sans l’enfermer dans une seule forme. »
Il évoque des figures clés comme Jean-Marc Dalpé, André Paiement ou Marie-Thé Morin, pionniers du théâtre franco-ontarien : « Ils ont ouvert la voie, mais ils nous ont aussi appris à questionner et à se remettre en question. »
Le théâtre, pour lui, n’est pas qu’un art du texte, mais un dialogue vivant entre générations et réalités.
Une nouvelle ère : raconter sans s’excuser
Pour Karine Ricard, la nouvelle scène franco-ontarienne n’a plus besoin de se justifier. « On n’a plus à dire : voici notre réalité franco-ontarienne, voici notre accent, voici pourquoi on parle français. On est cette réalité, point. Et on la met en scène avec nos mots, nos corps, nos expériences. »
Elle cite des productions récentes du TFT qui bousculent les codes – du théâtre immersif au conte urbain – et qui trouvent écho autant à Sudbury qu’à Toronto ou Montréal. « Le public anglophone s’y retrouve aussi, dit-elle. Parce que ce qu’on raconte, au fond, c’est universel : le besoin d’appartenance, la mémoire, la quête de sens. »
L’école de la présence
Joël Beddows insiste sur la valeur éducative du théâtre. Pour lui, c’est un outil irremplaçable pour former des citoyennes et des citoyens sensibles, ouverts et conscients de leur héritage culturel. « Quand un jeune monte sur scène et dit ses mots en français devant un public, il fait plus qu’interpréter un rôle : il affirme qu’il existe. »
Les programmes de théâtre scolaires, comme les ateliers du TFT, du Théâtre du Nouvel-Ontario à Sudbury, du MIFO à Orléans ou les initiatives de La Catapulte à Ottawa, ont permis à des centaines de jeunes de découvrir cette présence à soi et à la langue.
Le théâtre comme résistance douce
Dans un contexte où les arts francophones luttent pour leur financement et leur visibilité, le théâtre reste un espace de résistance douce.
« On ne fait pas du théâtre pour faire la morale, dit Karine Ricard. On le fait pour toucher. Et parfois, toucher, c’est déjà un geste politique. »
Joël Beddows ajoute : « La langue française n’est pas un musée. Chaque pièce qu’on monte, chaque accent qu’on entend, c’est une victoire. »
Vers l’avenir
Quand on les interroge sur leurs souhaits pour l’avenir, les deux artistes expriment la même conviction : le théâtre doit continuer à rassembler, à surprendre et à oser.
« Je souhaite qu’on garde le courage d’être impertinents, dit Karine Ricard. Qu’on continue à poser des questions. »
Joël Beddows conclut : « Si on veut que le théâtre franco-ontarien survive, il faut qu’il reste vivant, inclusif, imprévisible – comme la langue elle-même. »
De Sudbury à Ottawa, de Toronto à Hearst, le théâtre franco-ontarien continue de tracer sa route, entre mémoire et invention. Il n’est plus seulement le miroir d’une communauté : il est son moteur, son laboratoire, sa fête. Et sur cette scène en mouvement, les voix francophones – anciennes, nouvelles, enracinées ou venues d’ailleurs – rappellent que parler français, ici, c’est toujours un acte de création.