Bébé allongé
Dragos Gontariu (Unsplash)
Il s’avère que l’impuissance, loin d’être une faiblesse, est plutôt au cœur de la survie humaine.

Résumé

  • L’impuissance du nourrisson, chez l’être humain, va à l’encontre des grands principes de survie chez les primates.
  • On entend dire que l’humanité – et la masculinité, surtout – est caractérisée par la force et l’indépendance. L’impuissance est vue comme une faiblesse.
  • Or, cette même impuissance est déterminante de la nature de l’être humain, dont l’évolution a intégré la dépendance au groupe comme moyen de survie.

L’impuissance du nourrisson est révélatrice des aspects sociaux du développement humain. Dans un nouvel article, une équipe de recherche en psychologie du développement à l’Université d’Ottawa s’intéresse à l’impuissance du nourrisson en tant qu’élément clé de la nature humaine et cherche à expliquer pourquoi l’être humain, contrairement aux autres mammifères, a évolué de telle sorte qu’il présente un système sensoriel développé et une faible motricité durant une longue période après la naissance. L’équipe se penche sur ce que ces observations révèlent du développement humain et de la survie de l’espèce.

Stuart Hammond, auteur principal de l’article et professeur agrégé en psychologie à la Faculté des sciences sociales, nous a accordé un entretien sur l’étude, parue récemment dans Child Development Perspectives

QUESTION : A-t-on négligé la question de l’impuissance humaine dans le domaine de la science du développement?

STUART HAMMOND : Il est apparu depuis quelque temps un discours qui centre l’humanité, et la masculinité plus particulièrement, sur la force et l’indépendance. Selon ce point de vue, la dépendance est une marque de faiblesse. Or, contrairement aux espèces très précoces, l’être humain a évolué et s’est développé dans un contexte d’interdépendance. 

La question de l’impuissance du nourrisson frappe l’esprit, parce qu’il est contre-intuitif, du point de vue de la survie, qu’une espèce évolue de façon à amplifier son impuissance. En anthropologie, on cherche à savoir à quel moment ces traits ont commencé à apparaître au cours de l’évolution humaine, et en quoi ils expliquent le caractère adaptable de notre espèce, ainsi que ses aptitudes de collaboration et d’innovation culturelle. 

Le professeur Stuart Hammond
« Le bébé est unique qu’il a les oreilles et les yeux bien ouverts, et qu’il se développe au cours d’une longue période de soins. Il se pourrait bien que cette période d’impuissance soit déterminante de notre identité fondamentale comme espèce. »

Stuart Hammond

— Professeur agrégé en psychologie à la Faculté des sciences sociales

Q : Pourquoi s’est-on peu intéressé à cette impuissance, surtout chez les bébés?

SH : Plusieurs raisons l’expliquent – de la connotation péjorative du terme « impuissance » au fait qu’il s’agit d’un effet indirect du « dilemme obstétrique », c’est-à-dire la nécessité d’accoucher à un moment où le bébé est assez petit pour passer par la filière pelvigénitale. Les deux principales théories opposées mises de l’avant en psychologie du développement – le nativisme (le bébé naîtrait avec ses propres idées) et l’empirisme (son esprit serait plutôt une page blanche à la naissance) – accordent bien peu d’importance à la question de l’impuissance. Il existe toutefois une troisième approche, le constructivisme, où l’on voit le bébé comme un agent, et dans laquelle l’impuissance pourrait cadrer de manière intéressante. 

Q : À quel point l’impuissance est-elle propre à l’espèce humaine, dans le règne animal?

SH : On classifie les animaux à la naissance selon un spectre allant du développement tardif (systèmes sensoriel et moteur peu développés, comme chez le rat) au développement précoce (systèmes sensoriel et moteur très développés, comme chez le cheval). Chez l’être l’humain, les aspects moteurs se développent de façon tardive, tandis que les aspects sensoriels se développent de façon précoce. Cette combinaison de traits rend l’impuissance de l’être humain unique. 

Q : Qu’est-ce que cette différence révèle?

SH : L’être humain naît avec un système sensoriel bien développé, mais sa motricité globale et sa motricité fine se construisent lentement. Bébé, l’humain doit s’appuyer énormément sur les personnes qui lui fournissent des soins et sur les groupes qui l’entourent pour répondre à ses besoins essentiels de survie, ce qui donne lieu à des interactions sociales complexes qui durent longtemps. Le nourrisson porte toutefois une vive attention au monde qui l’entoure et contribue, de façon à la fois subtile et marquée, aux groupes qui l’entourent. 

Q : En quoi les chercheuses et chercheurs devraient-ils repenser l’impuissance du nourrisson et son incidence sur le développement humain?

SH : En psychologie, on appréhende depuis longtemps le développement de manière très directe. C’est différent quand on étudie les choses sous l’angle de l’impuissance parce qu’on met l’accent sur les possibilités qui structurent les interactions essentielles à la survie du nourrisson et des personnes qui en prennent soin, et sur la manière dont certains aspects du développement psychologique découleront de ces possibilités. Il se pourrait que la moralité émerge invariablement chez l’être humain en raison des relations de soins qui unissent le nourrisson et ses parents, même si l’impuissance n’est pas une forme de moralité. 

Q : Quelles répercussions pourrait avoir cette étude?

SH : On espère que la population verra l’impuissance du nourrisson d’un autre œil. Même si le bébé ne peut pas se déplacer, il est unique en ce sens qu’il a les oreilles et les yeux bien ouverts, et qu’il se développe au cours d’une longue période de soins. Il se pourrait bien que cette période d’impuissance soit déterminante de notre identité fondamentale comme espèce. 

The evolution of human infants’ helplessness: unique, relational, and long-lasting developmental implications, par Stuart Hammond, Nicole P Torrance et Audrey-Ann Deneault, a été publié dans Child Development Perspectives. DOI : 10.1093/cdpers/aadaf007

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