Dans cet épisode de la série « Parlez-moi de l’Ontario français », Jean-Sébastien Marier, professeur en communication et coordonnateur du programme de journalisme numérique à l’Université d’Ottawa, et François Carrier, directeur général et directeur des ventes du journal Le Droit, abordent ce glissement qui ne représente pas seulement un changement technologique. Il redéfinit en profondeur le rapport à l’information, à la communauté et à la citoyenneté.
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Une rupture générationnelle bien réelle
Dans les écoles secondaires de l’Est ontarien, les constats sont sans appel. Lors d’ateliers sur la littératie médiatique, très peu d’élèves disent consulter des médias traditionnels au quotidien. En revanche, une majorité écrasante utilise les réseaux sociaux dès le matin.
Ce décalage confirme ce que plusieurs études documentent depuis des années : les jeunes se détournent des médias traditionnels au profit des plateformes numériques. Mais voir ce phénomène sur le terrain permet d’en mesurer toute l’ampleur.
Plus encore, cette transformation force à repenser les bases mêmes de l’éducation aux médias. Il ne s’agit plus de convaincre les jeunes de revenir aux journaux ou à la télévision, mais plutôt de leur donner les outils pour naviguer dans un environnement informationnel saturé.
Désinformation : un défi plus subtil qu’il n’y paraît
Contrairement à une idée répandue, la désinformation n’est pas toujours flagrante. Elle ne prend pas uniquement la forme de fausses nouvelles évidentes. Bien souvent, elle repose sur des informations partielles, sorties de leur contexte.
C’est ce qui la rend particulièrement difficile à détecter, même pour des spécialistes. Lorsqu’un contenu contient une part de vérité, il devient plus crédible — et donc plus dangereux.
Dans un univers comme TikTok, où les vidéos s’enchaînent rapidement, les utilisateurs prennent rarement le temps de vérifier les sources. La logique algorithmique favorise la consommation rapide, au détriment de la réflexion.
Le défi n’est donc pas seulement d’informer, mais d’apprendre à ralentir.
L’enjeu de la « diète médiatique »
Face à cette réalité, une idée centrale émerge : celle de la « diète médiatique ». Comme en nutrition, la qualité de l’information dépend de la diversité des sources.
Se limiter à une seule plateforme, un seul influenceur ou un seul média — même crédible — réduit la compréhension globale du monde. À l’inverse, varier ses sources permet de contextualiser l’information et de développer un regard critique.
Cela vaut autant pour les médias traditionnels que pour la création de contenu en ligne. Certains youtubeurs et youtubeuses adoptent d’ailleurs des pratiques proches du journalisme, en citant leurs sources et en expliquant leurs méthodes.
Le problème n’est donc pas le médium en soi, mais la rigueur.
Une menace pour la cohésion communautaire
Au-delà de la qualité de l’information, un enjeu plus profond se dessine : celui du lien communautaire.
Les médias de proximité — journaux locaux, radios communautaires, plateformes régionales — jouent un rôle essentiel dans la construction de l’identité franco-ontarienne. Ils racontent des réalités qui ne sont souvent couvertes nulle part ailleurs.
Or, ces médias sont fragilisés, à la fois par des défis financiers et par une perte d’audience, notamment chez les jeunes.
Même si ces derniers consomment de l’information fiable en ligne, ils risquent de passer à côté des enjeux locaux. Résultat : une déconnexion progressive avec leur propre communauté.
La question devient alors cruciale : peut-on maintenir une vie collective forte sans médias locaux solides?
Le défi de la découvrabilité
Aujourd’hui, produire du contenu de qualité ne suffit plus. Encore faut-il qu’il soit vu.
Dans un environnement dominé par les algorithmes, les médias francophones en contexte minoritaire font face à un problème majeur de découvrabilité. Leurs contenus sont en concurrence avec des milliers d’autres, souvent plus visibles ou mieux financés.
Même des institutions reconnues peuvent devenir invisibles si leurs contenus ne sont pas mis de l’avant par les plateformes.
Ce défi dépasse largement la simple question technologique. Il touche à la souveraineté culturelle et à la capacité des communautés francophones à exister dans l’espace numérique.
Les médias régionaux en mode adaptation
Face à ces transformations, les médias franco-ontariens ne restent pas passifs. Ils se réinventent.
Le virage numérique, bien que complexe, a permis à certains de stabiliser leur modèle économique. De nouvelles stratégies émergent : infolettres, balados, contenus ciblés, partenariats avec des institutions.
L’accent est mis sur la proximité — un atout que les géants du Web ne peuvent pas facilement reproduire. Couvrir les enjeux municipaux, raconter les histoires locales, mobiliser la communauté : voilà des missions essentielles.
Mais cela exige aussi de repenser les formats. L’information doit être à la fois pertinente et attrayante, sans perdre sa rigueur.
Rejoindre les jeunes : un équilibre à trouver
Attirer les jeunes ne signifie pas abandonner les valeurs journalistiques. Il s’agit plutôt de trouver un équilibre entre adaptation et fidélité.
Cela peut passer par :
- des formats plus dynamiques;
- une présence accrue sur les réseaux sociaux;
- une relation plus directe entre journalistes et public.
Mais il ne faut pas non plus dépendre entièrement des plateformes numériques. Les récents conflits entre médias et géants du Web rappellent la fragilité de cette dépendance.
L’éducation, clé de l’avenir
Les écoles et les universités ont un rôle central à jouer. En initiant les jeunes tôt à l’importance de l’information et des médias locaux, elles contribuent à développer des habitudes durables.
La littératie médiatique ne doit pas être une compétence accessoire, mais une base essentielle de la formation citoyenne.
Dans un monde où l’intelligence artificielle peut générer des contenus crédibles en quelques secondes, la capacité à évaluer l’information devient plus cruciale que jamais.
Une transformation plutôt qu’une crise
Plutôt que de parler de crise, certains préfèrent parler d’évolution. Les médias changent, tout comme les habitudes de consommation.
Des solutions existent : diversification des revenus, philanthropie, innovation numérique, collaborations avec les institutions.
Mais une chose demeure constante : l’importance des médias pour la démocratie et la vitalité des communautés.
Et demain?
L’avenir des médias franco-ontariens repose sur un équilibre délicat : s’adapter sans se perdre, innover sans renoncer à la rigueur, rejoindre les jeunes sans abandonner leur mission.
Au fond, l’enjeu dépasse les médias eux-mêmes. Il touche à la capacité de vivre pleinement en français — dans la communauté comme en ligne.