Lancé en 2023, The Massachusetts Medication Abortion Access Project (The MAP) est un service de télémédecine qui fournit des soins d’avortement par médicaments dans tous les États et territoires des États-Unis. Des pilules sur ordonnance, la mifépristone et le misoprostol, sont utilisées pour interrompre les grossesses dans leurs premières semaines.
Le service peut être offert en toute légalité en vertu de la loi dite « bouclier » de l’État du Massachusetts, qui « protège les prestataires, aides et bailleurs de fonds contre les sanctions pénales et civiles et les sanctions liées au droit d’exercice lorsque des soins de santé génésique et des soins d’affirmation de genre sont offerts », explique la professeure Foster, titulaire de la Chaire de recherche de l’Université sur l’avortement par médicaments.
En résumé, si la clinicienne ou le clinicien réside dans le Massachusetts, a l’autorisation d’y exercer et prescrit des médicaments abortifs depuis cet État, la loi considère que les soins sont offerts dans le Massachusetts. Le lieu de résidence des patientes n’a pas d’importance, même si elles vivent dans un État où l’avortement est interdit.
« À l’heure actuelle, entre 33 et 40 % des Américaines en âge de procréation vivent dans un État où les droits en matière d’avortement ont diminué avec l’arrêt Dobbs », explique la professeure Foster, citant l’arrêt Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization, décision historique de la Cour suprême des États-Unis rendue en 2022.
Démédicaliser les soins abortifs
Angel Foster dirige l’équipe de recherche du projet The MAP, tandis que cinq cliniciennes et cliniciens prescrivent les médicaments abortifs, fournissent les soins virtuels et s’occupent des suivis. Une centaine de bénévoles se charge d’emballer et d’envoyer les médicaments. Les patientes peuvent payer ce qu’elles veulent pour le service, avec un paiement minimum fixé à 5 $. Les dons et les collectes de fonds permettent de combler les manques à gagner.
L’équipe du projet a directement été témoin des répercussions de la décision de la Cour suprême et a vu la demande pour les avortements par médicaments prescrits par télémédecine augmenter fortement. En un peu plus de deux ans, The MAP a fourni des soins à plus de 40 000 personnes aux États-Unis.
« Au cours de notre première année, nous avons pris en charge près de 5 000 personnes, explique la professeure. Un tiers d’entre elles étaient du Texas, et 95 % d’États où l’avortement est interdit ou soumis à des restrictions. »
Avec son équipe de recherche, elle a entrepris une étude qui vise à démontrer que les avortements par médicaments prescrits par télémédecine dans le cadre de la loi bouclier sont aussi sûrs que les soins donnés en clinique. Les projets communautaires qu’elle a antérieurement menés au Pakistan, en Jordanie, en Ouganda et dans le nord de la Thaïlande ont tous démontré que les avortements démédicalisés et pratiqués en dehors des systèmes de santé officiels demeurent efficaces et très sûrs.
Les conséquences personnelles de la recherche ancrée dans l’action
La professeure dit faire de la « recherche sur la mise en œuvre » qui est « axée sur l’action et les interventions ». Une approche scientifique qui a parfois un coût personnel : en raison du rôle qu’elle joue dans le projet The MAP, ses avocats lui ont conseillé de ne pas visiter ni même traverser les États américains qui imposent des restrictions partielles ou totales sur l’avortement, ce qui signifie qu’elle ne peut pas rendre visite à sa mère et à son beau-père, qui vivent en Caroline du Sud.
Son désir d’offrir un accès sécuritaire à des soins abortifs, et le parcours de recherche qu’elle a suivi pour y arriver viennent aussi d’une expérience profondément personnelle. Sa propre mère a dû subir un avortement au Mexique alors qu’elle était à l’université dans les années 60, puisque ces soins n’avaient toujours pas été légalisés à l’échelle nationale aux États-Unis. Elle est ensuite devenue militante pour les droits en matière de santé reproductive. Pour que personne n’ait à vivre ce que sa mère avait vécu, Angel Foster a ainsi décidé, à l’âge de 10 ans, qu’elle allait pratiquer des avortements. Quelques années plus tard, pendant un stage au Caire, en Égypte, elle a été témoin du grand nombre de femmes admises à la maternité en raison de complications causées par des avortements pratiqués dans des conditions dangereuses, ce qui n’a fait que renforcer sa détermination.
« Cette expérience m’a vraiment convaincue de l’importance de travailler à l’échelle mondiale pour garantir des avortements sûrs », confie-t-elle.
Après ses études à la Harvard Medical School, la professeure Foster a choisi de se consacrer à la recherche sur les politiques en matière d’avortement plutôt qu’à la pratique clinique. Son désir d’exercer une influence sur les politiques oriente toujours ses recherches et occupe une place centrale dans son rôle actuel de titulaire de la Chaire de recherche de l’Université sur l’avortement par médicaments.
Au cours d’un mandat de cinq ans, la chercheuse et son équipe mèneront une série d’études visant à rendre les médicaments abortifs disponibles sans ordonnance au Canada. Il s’agit d’une des stratégies qui permettront de démédicaliser l’avortement d’une manière sûre et efficace. Elle soutient que le Canada pourrait devenir le premier pays de l’hémisphère Nord à élargir l’accès à l’avortement par médicaments à l’intérieur de son système de santé, favorisant ainsi des soins plus équitables.
Enfin, elle met actuellement la touche finale à un ouvrage qu’elle coédite – Abortion, politics, and the pill that promised to change everything: The global journey of mifepristone. Celui-ci retrace plus de 35 ans d’histoire de la pilule abortive, dont l’utilisation a été autorisée pour la première fois en France en 1988 et qui a depuis été prise par des dizaines de millions de femmes dans le monde entier. Le livre explore comment la mifépristone a changé notre façon de comprendre l’avortement et a simplifié l’accès aux soins, faisant progressivement passer la procédure des cliniques aux mains des femmes.