En 1970, il avait une tout autre allure : seulement 18 personnes, dont la photo de groupe ressemble aujourd’hui à une capsule temporelle d’une autre époque. À bien des égards, nous nous appuyons aujourd'hui sur les épaules de ces premiers membres — des pédagogues, des chercheuses et chercheurs, et des visionnaires — qui ont contribué à façonner ce que la biologie à l’Université d’Ottawa allait devenir. Qui étaient ces personnes ? Et comment leurs histoires résonnent-elles encore dans nos couloirs ?
Cette photo de groupe montre les membres du département de l’époque, rassemblés devant le Cercle Universitaire. Elle a été partagée par feu le professeur Jim Fenwick. Les noms ont été fournis par le département, mais les positions ne sont peut-être pas être exactes.
De gauche à droite : John Armstrong, Don Kushner, Fabius LeBlanc, Marcel Perault, [devant Marcel Perault : Claude Godin], [personne non identifiée], Gordon Kaplan, Quentin LaHam, Vadim Vladykov, Sami Quadri, Jean Vaillancourt, Jim Fenwick, Connie Nozollilo, Mike Dickman.
Absents : Bob Reed (en travaux de terrain), Ed Dodson (en congé sabbatique) et David Brown (tout juste embauché).
Bien que ces premiers membres ne soient pas immédiatement reconnaissables, leur impact se fait encore sentir aujourd’hui dans le monde. Prenez le professeur Donn Kushner, il a passé plus de deux décennies à enseigner la biologie à l'Université d'Ottawa. En parallèle, il écrivait des histoires pour enfants — des livres imaginatifs et réfléchis qui ont reçu des éloges de la critique. Il a publié plusieurs titres primés, mais le plus reconnaissable est sans doute son roman de 1981, The Violin-Maker’s Gift, qui a remporté le Canadian Library Association Book of the Year Award (Prix du livre de l’année de l’Association canadienne des bibliothèques) et a ensuite été traduit en plusieurs langues. La même créativité qui a façonné ses histoires s’est retrouvée dans sa science. Il a reçu le prix de la Société biologique et biochimique d’Ottawa (1986) et le prix de la Société canadienne de microbiologie (1992). Dans le monde de la microbiologie, deux espèces de bactéries, Haloanaerobium kushnerii et Salinivibrio kushnerii, portent son nom. Enseignant, scientifique et conteur de talent, le professeur Kushner avait la curiosité d’un véritable esprit de la Renaissance et l’esprit vif pour l’égaler. Plus de deux décennies après son décès, sa présence perdure dans ses récits et chez les étudiantes et étudiants qu’il a inspirés.
Si l’héritage du professeur Kushner est bien documenté et d’une grande portée, d’autres sont plus difficiles à retracer, du moins dans les archives numériques actuelles. L’une des deux seules femmes figurant sur la photo du département en 1970, la professeure Pearl Weinberger, était une force à part entière : vive d’esprit, sans compromis et n’hésitant pas à poser les questions les plus difficiles. Ses recherches en biologie végétale ont exploré des questions audacieuses — parfois controversées — comme la façon dont les plantes réagissent au son et aux vibrations, et elle a apporté d’importantes contributions à la compréhension de l’impact environnemental d’herbicides largement utilisés comme le fénitrothion. Malgré sa présence au sein du département et la force de sa voix, il ne reste aujourd’hui que peu d’informations en ligne au-delà de ses publications. Son héritage se perpétue toutefois à travers la bourse commémorative Pearl Weinberger, attribuée chaque année à des étudiantes et étudiants aux cycles supérieurs en biologie de l’environnement et en toxicologie. Un hommage tout indiqué — non seulement à son propre travail, mais aussi aux générations de biologistes qui ont suivi ses traces… peut-être même grâce à elle.
Certaines contributions perdurent non pas par des disctinctions, mais à travers le travail accompli. Le professeur Vadim Vladykov, qui a enseigné au département de 1958 à 1973, a joué un rôle fondateur dans la biologie des poissons au Canada, en particulier dans l’étude des anguilles et d’autres espèces migratrices. Il a consacré une partie de sa carrière à pourchasser l’un des plus anciens mystères de la biologie : le lieu de naissance de l’anguille d’Amérique. Pendant des générations, personne ne savait d’où venaient les anguilles ni comment elles se reproduisaient et, à ce jour, leur frai n’a jamais été directement observé. La réponse à laquelle il a contribué ? Elles naissent dans les profondeurs de la mer des Sargasses, puis entreprennent un périple épique vers le fleuve Saint-Laurent et la rivière des Outaouais pour y passer le reste de leur vie. Mais sa plus grande fascination était peut-être les lamproies : des créatures étranges et anciennes qu’il a étudiées en détail pendant des décennies. Au cours d’une carrière de plus de 60 ans, il a publié plus de 200 articles scientifiques et a contribué à façonner la compréhension de la vie aquatique au Canada et dans le monde. Pour ses contributions, il a été nommé membre de la Société Royale du Canada, l’une des plus hautes distinctions qu’un scientifique puisse recevoir. Il est décédé en 1986, mais son impact continue de se faire sentir, dans les rivières comme dans la recherche qu’il a contribué à façonner.
D’autres héritages sont façonnés avec intention, laissés pour soutenir celles et ceux qui viendront après. La professeure Constance Nozzolillo, connue de plusieurs sous le nom de « Connie », était l’une des rares femmes travaillant au département à l’époque, et l’une des rares dont l’histoire peut encore être entendue en ses propres mots. Inspirée par ses racines d’immigrante et les obstacles financiers que son père a surmontés, Connie a créé la bourse Constance Nozzolillo en 1997, afin d’aider des étudiantes et étudiants méritants à financer leurs études. Récompensée en 2017 par le prix Fidélité à l’Université, un honneur réservé aux diplômées et diplômés qui ont démontré un soutien durable et dévoué à l’Université, elle continue d’alimenter le fonds chaque année. Quand on lui a demandé pourquoi elle le faisait, elle répond simplement : « Ma bourse aide aujourd’hui de jeunes esprits brillants. » Ses contributions à la biologie et à la vie étudiante font partie des fondations sur lesquelles repose aujourd’hui le département, un héritage façonné par la gratitude et la conviction que l’accès façonne l’avenir.
De nombreux autres héritages perdurent dans cette photo de 1970, des noms et des histoires que nous n’avons pas mis en lumière ici, mais dont la présence a tout autant façonné le département. Le professeur Edward Dodson, qui a contribué à transformer l’enseignement de la génétique en Amérique du Nord ; le professeur John Armstrong, qui a bâti les bases de notre programme de thèse de 4e année au premier cycle et qui est encore honoré par un prix annuel; et chaque personne sur cette photo a joué un rôle dans la vie de l’établissement : comme chercheuses et chercheurs, mentors, professeures et professeurs, et collègues. Si nous n’en avons évoqué que quelques-uns, les traces de leur travail demeurent dans les recherches qu’ils ont amorcées, les étudiantes et étudiants qu’ils ont accompagnés, et la culture qu’ils ont contribué à bâtir. La mémoire n’est jamais complète, mais elle peut être honorée. Et cette photo nous invite à nous souvenir non seulement de nos origines, mais aussi de celles et ceux dont les mains ont aidé à tracer le chemin que nous empruntons aujourd’hui.
Cinquante-cinq ans se sont écoulés depuis la prise de cette première photo de département. Durant cette période, la biologie à l’Université d’Ottawa a évolué, accueillant davantage de voix, élargissant sa portée et évoluant avec le monde qui l’entoure. Aujourd’hui, il est difficile de saisir l’ensemble du département en une seule image (nous sommes si nombreux maintenant !), mais la plus récente photo de groupe, prise vers 2015, offre néanmoins un point de comparaison. Certaines choses ont changé, subtilement, profondément. D’autres demeurent : le désir de comprendre le monde naturel et la conviction que les réponses méritent d’être recherchées.
Prise environ 55 ans après la photo de 1970, il s’agit de la photo de groupe la plus récente disponible du département. Elle inclut des professeures et professeurs, des techniciennes et techniciens de laboratoire, ainsi que du personnel de soutien. Une liste d’identification presque complète a été fournie par le département.
De gauche à droite : (À l'arrière) Vance Trudeau, Andrew Ochalski, Marie-Andrée Akimenko, Katie Gilmour, Jean-Marc Weber, Jon Houseman, Linda Bonen, Nathalie Bourassa, Guy Drouin, Michael Jonz, Doreen Smith, Scott Findlay, Antoine Morin, Charles Darveau, Risa Sargeant, Rees Kassen, Frances Pick, Doug Johnson, Pat Walsh David Currie, Colin Montpetit, Jeremy Kerr, Steve Perry, François Chapleau, (devant) Xuhua Xia, Christine Charrest, Anne-Gaëlle Rolland-Lagan, Stéphane Aris-Brosou, John Lewis, Alex Poulain, Gabriel Blouini-Demers, Howard Rundle, Jules Blais.
Il est difficile de ne pas constater à quel point le département a changé depuis 1970, non seulement en raison de l’évolution du contexte social, mais aussi parce que la science elle-même ne cesse de changer. Notre façon de mener des recherches a évolué ; elle est aujourd’hui plus collaborative, plus interdisciplinaire. Les questions que nous posons sont différentes, façonnées par de nouveaux outils, des défis urgents et une compréhension croissante de ceux à qui la science s’adresse et de ceux qu’elle doit inclure. Aujourd’hui, ce qui était autrefois un petit groupe majoritairement masculin est devenu un département plus large et plus inclusif. Notre corps professoral compte plus de femmes et un éventail de voix plus large que jamais. Il ne s’agit plus seulement des professeures et professeurs : des enseignantes et enseignants de laboratoire ainsi que du personnel technique et administratif figurent aussi sur la photo — un rappel que la recherche et l’enseignement sont des efforts collectifs, et que le département ne fonctionne pas uniquement grâce au travail académique. Le progrès est visible. Non seulement dans le travail que nous accomplissons, mais aussi chez les personnes qui l’accomplissent. Et côte à côte, les images parlent d’elles-mêmes, comme une sorte de témoignage vivant du changement.
Mais le progrès ne se résume pas à là où nous en sommes ; il concerne également ce que nous transmettons. Un département peut devenir plus inclusif et plus ouvert, mais les récits que nous faisons de cette évolution ne reflètent souvent que ce qui a été préservé. Certaines contributions ont été consignées dans leur intégralité, d’autres à peine. La professeure Weinberger en est un exemple éloquent. Son héritage perdure grâce à une bourse commémorative, même si une grande partie de son histoire reste méconnue. Elle est la preuve que notre mémoire n’est pas toujours équitable. Mais, regarder en arrière ne signifie pas s’accrocher au passé. C’est une question de choix : ce que nous choisissons de porter, et qui nous choisissons d’honorer, afin de traverser le présent avec plus de compréhension et d’avancer vers un avenir plus intentionnel et peut-être même un peu plus juste.
Le département continue d’évoluer, et les photos changent au fil des décennies. Nous continuons à nous poser de nouvelles questions sur le monde qui nous entoure et sur nous-mêmes. Et nous apprenons aussi à écouter plus attentivement : des voix autrefois laissées de côté et des histoires qui méritent leur place dans le récit. Un récit toujours en cours d’écriture. Il est peut-être temps de prendre une nouvelle photo du département, pour immortaliser qui nous sommes aujourd’hui et qui nous sommes en train de devenir. Et chaque nouveau chapitre nous offre la possibilité de façonner notre histoire avec plus de soin, plus de clarté et plus d’espace pour tous ceux qui parcourent les couloirs de l’Université d’Ottawa.
Je tiens à remercier tout particulièrement Frances Pick pour avoir partagé la photo du département datant de 1970, qui a inspiré cette rétrospective, et pour ses commentaires avisés qui ont contribué à lui donner vie. Je remercie également Carole Yauk pour ses conseils, ainsi qu'Annie Laprise, du bureau du Département de biologie, pour avoir retrouvé la photo de 2015. Je vous suis profondément reconnaissant pour votre soutien.