Cette reconnaissance lui a valu d’être élue membre de la Société royale du Canada en septembre dernier.
Dans ses travaux de recherche, la professeure Burns envisage la musique non pas seulement comme une succession de sons, mais aussi comme une forme de culture où s’entremêlent étroitement identité, subjectivité et changements sociaux. À ses yeux, la musique populaire est un médium qui permet d’aborder et de transformer les enjeux de genre, de sexualité, de race et de classe.
« La musique est un outil d’une puissance incroyable, résume la professeure. En plus de nous apporter du réconfort et du plaisir au niveau émotif, elle nous aide à gagner en confiance et à instaurer un esprit de communauté. Dans le cas des personnes marginalisées, la musique créée par des artistes autochtones, noirs, de couleur, trans ou non binaires – ou en fait par n’importe quel artiste qui remet en question les conventions – agit tel un miroir et les aide à affirmer leur identité. »
Tout au long de sa carrière, Lori Burns s’est intéressée à la façon dont les artistes résistent à l’oppression et à l’exclusion propres aux genres musicaux.
Par exemple, le rock et le métal sont traditionnellement à dominance masculine, tandis que la pop s’est toujours montrée plus accueillante envers les femmes. La professeure étudie comment les artistes féminines, autochtones, d’ascendance africaine ou de couleur tentent de se libérer de ces structures, de transformer les genres pour que toutes les identités aient leur place.
En analysant les paroles et les éléments musicaux, elle fait la démonstration que cet esprit de résistance et cette critique des conventions se retrouvent dans l’ADN de bien des chansons. Si les paroles expriment explicitement un refus de soumission, les éléments musicaux, tels que le silence, l’intensité et la dissonance, peuvent eux aussi transmettre cette idée. Une fois qu’un genre a été transformé par de tels actes de « rébellion », il n’y a plus de retour en arrière : sa nouvelle forme permettra à un plus large éventail d’artistes de la relève de s’en revendiquer.
Lori Burns a commencé à s’intéresser à ces questions dans les années 90, période durant laquelle plusieurs artistes ont produit des albums aux thèmes indéniablement féministes, notamment k.d. lang, Sarah McLachlan et Tori Amos. Elle s’est alors interrogée sur la façon dont ces messages étaient véhiculés dans les chansons, au-delà des paroles. Par exemple, l’utilisation d’un langage musical doux, l’insertion de silences ou l’accentuation de l’intensité ont toutes une valeur expressive. Ce sont des choix délibérés, ce qui confirme l’interprétation selon laquelle les artistes défient les conventions stylistiques en transmettant une histoire atypique pour le genre musical concerné.
Plus récemment, la professeure s’est penchée sur les collaborations dans le monde de la musique populaire. Grâce à une subvention Savoir du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, octroyée en 2025, elle étudie le partage de l’espace sonore chez les artistes qui chantent et performent en duo. Ce projet de recherche, mené avec la professeure Alyssa Woods (M.A. 2003) de l’Université de Guelph, porte sur l’évolution des collaborations en musique depuis les années 60, qui sont passées des traditionnels duos à des partenariats qui fusionnent différents genres musicaux.
Dans le cadre de ce travail, la chercheuse soulève des questions cruciales : qui prend les décisions dans ce type de collaborations? Est-ce que chaque artiste contribue de façon égale, ou est-ce qu’on exploite davantage l’identité ou le style d’une personne en particulier? Qu’est-ce qui se produit lorsque des identités de genre et raciales se mélangent dans une même chanson? Plusieurs exemples sont mis à profit pour illustrer la dynamique complexe en jeu, notamment la collaboration de Metallica avec Lady Gaga, le partenariat entre Tanya Tagaq et Damian Rice ou encore la participation de Shaboozy à l’album country de Beyoncé.
Le travail de recherche de Lori Burns situe également ces collaborations dans des contextes culturels et économiques plus larges pour démontrer comment celles-ci refaçonnent les genres et repoussent les limites.
Si les « collaborations peuvent élever la voix de groupes marginalisés, elles peuvent aussi renforcer les inégalités lorsque la visibilité profite à un artiste plus qu’à l’autre », nuance-t-elle.
Quand elle se projette dans l’avenir, la professeure pense que la musique populaire évoluera dans un monde où les barrières de genre continueront de s’effondrer. Des artistes comme Lil Nas X et Sam Smith illustrent bien comment la fusion des genres transforme le paysage musical et à quel point celle-ci est inclusive de toutes les identités, qu’il s’agisse de personnes autochtones, noires, de couleur, trans ou non binaires. Pour la professeure Burns, cette évolution est positive; si les genres peuvent, dans le pire des cas, être restrictifs, ils peuvent aussi, dans le meilleur des cas, être réceptifs à la différence et vecteurs de changement. La musique, soutient-elle, devient une source de réconfort et un espace sûr lorsque les gens qui l’écoutent se reconnaissent dans le travail des artistes qui rompent avec les conventions.
En tant que chercheuse, Lori Burns montre que la musique populaire n’est jamais statique. Il s’agit d’une force culturelle en constante évolution, où les artistes peuvent négocier leur identité et où de nouvelles possibilités d’expression émergent. Ses travaux de recherche, en plus de retracer l’histoire de la musique populaire, laissent présager un avenir où la diversité et la collaboration redéfiniront le paysage sonore.