De quoi nourrir la réflexion : des étudiantes et étudiants à la maîtrise se penchent sur le sens des vidéos mukbang et de la célébrité des chefs

Par Gazette

Bureau des communications et des affaires publiques, uOttawa

Une main tenant une pomme Macintosh rouge mûre
Photo : @priscilladupreez via Unsplash
La nourriture a toujours été bien plus qu’un simple moyen de subsistance : par notre gastronomie et nos méthodes culinaires, nous véhiculons notre identité, notre histoire, notre sentiment d’appartenance et notre pouvoir. L’adage « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es » n’a jamais été aussi à propos.

Aujourd’hui, ces significations se manifestent autour de la table, mais également à l’écran et sur les fils d’actualité et les plateformes, où la nourriture est devenue un langage visuel dominant, façonné autant par les traditions culturelles que par les industries alimentaires du monde entier, de même que par les formes discrètes de l’impérialisme.

Cette idée est au cœur du travail de Dina Salha, professeure en communication et rédactrice en chef d’Appétits visuels, une nouvelle revue savante qui s’intéresse à l’intersection entre l’alimentation, la culture et les médias.

« Il y a toujours eu un lien entre ce que nous mangeons et les histoires que nous racontons. Par exemple, nos ancêtres ont illustré la chasse en peinture sur les murs de leurs grottes, et la guerre de Troie a été déclenchée à cause d’une pomme », explique-t-elle.

La culture gastronomique numérique domine la vie en ligne… et hors ligne

Si la nourriture est un langage visuel, Internet est maintenant son émetteur le plus résonnant et influent. Les chefs célèbres, les compétitions culinaires, les recettes, les critiques et les influenceuses et influenceurs, de même que les personnes qui se gavent à l’excès devant la caméra dans les vidéos mukbang, servent un buffet à volonté pour satisfaire notre appétit visuel.

La culture gastronomique numérique influence aussi notre vie hors ligne. D’après un article du New York Post (en anglais seulement), aux États-Unis, près de huit personnes sur dix déterminent leur prochain repas en fonction des tendances en ligne. Des expressions propres à la restauration comme « Oui, chef! » font maintenant partie du langage courant grâce à la populaire série The Bear et au film Le menu, du réalisateur Mark Mylod.
 

Mais quelle est donc la raison d’être des vidéos mukbang?

Dina Salha souligne que l’impact de ces tendances va au-delà du divertissement. Si la nourriture est plus que jamais au centre de la culture numérique, elle est aussi un moyen puissant d’examiner notre conception de la durabilité, de l’identité et des systèmes alimentaires mondiaux.

« Nous devons aborder d’un œil critique la soif visuelle de consommation de nourriture des médias à l’échelle locale et mondiale », ajoute-t-elle.

Ses étudiantes et étudiants ont relevé ce défi avec un enthousiasme digne des finalistes de l’émission Les Chefs! La classe de cette année a déconstruit les mesures répressives du gouvernement chinois contre les vidéos mukbang (dans le cadre d’une campagne de lutte contre le gaspillage alimentaire), étudié les représentations de la cuisine maison dans le contexte du colonialisme et examiné les plats traditionnels réinventés par les concurrentes et concurrents de la version turque de MasterChef.

« Je n’avais jamais songé à la coexistence de la nourriture et des médias, alors le cours m’a intriguée. Je voulais en apprendre plus sur le recoupement des deux idées, surtout parce que j’ai longtemps cru que ce n’était pas vraiment possible », mentionne Bianca Polcari, collaboratrice de la revue Appétits visuels.

« Rien ne représente davantage l’hypercapitalisme que s’enrichir en s’empiffrant. Je suis ravi d’explorer l’attrait d’un étalage de gloutonnerie et d’analyser ce que cela révèle sur notre ère », ajoute Drew Williamson, étudiant et collaborateur.
 

Dina Sahla

« La nourriture est inhérente à nos structures sociales et culturelles. C’est notre façon de communiquer notre identité, notre pouvoir, notre histoire et notre sentiment d’appartenance – tout ce qui façonne l’expérience humaine. »

Dina Salha

Manger en classe n’est pas seulement encouragé, mais obligatoire

Dans le cours de Dina Salha, la nourriture occupe littéralement le centre de la table. Outre les lectures et la planification de conférences, les étudiantes et étudiants doivent organiser un séminaire autour d’un aliment qui revêt une grande importance à leurs yeux et apporter des échantillons à partager avec leurs pairs.

« Tous les aliments sont acceptés, même une gomme à mâcher. L’essentiel, c’est que les étudiantes et étudiants les présentent dans le contexte de leur propre expérience », précise Dina Salha.

La professeure, qui est issue de la riche culture culinaire du Liban, croit que le fait de manger ensemble élimine les barrières entre le corps professoral et la communauté étudiante, en plus de favoriser les réflexions personnelles et les conversations de groupe constructives.

« J’essaie de reproduire la dimension communautaire de la nourriture pour aider les personnes dans ma classe à se sentir plus à l’aise de partager leurs points de vue », explique-t-elle.

Les étudiantes et étudiants aiment la formule, même si elle augmente leur charge de travail.

« C’est dans ce cours que je sens que mes valeurs sont le plus en harmonie avec celles des autres », fait observer Shems Benmosbah.

« La nourriture nous permet de mieux comprendre nos collègues de classe et la matière, ajoute Bianca Polcari. Manger ensemble nous permet de nous immerger dans notre apprentissage et de nous pencher sur l’importance de la nourriture dans notre quotidien ».

Une plante sauvage épineuse qui soulève d’épineuses questions culturelles

Même les sujets sans rapport aux expériences personnelles des étudiantes et étudiants peuvent susciter des réflexions éclairantes. La classe en a été témoin récemment après avoir visionné le documentaire Foragers, réalisé en 2022. Ce film met en lumière le conflit entre les autorités israéliennes et les personnes âgées d’origine palestinienne du plateau du Golan, qui osent transgresser les lois agricoles sous peine d’amendes ou d’emprisonnement pour cueillir l’akkoub, une plante épineuse semblable à l’artichaut aussi appelée Gundelia, indispensable à la préparation de mets traditionnels. Selon la professeure Salha, ces lois s’inscrivent dans un système colonial conçu pour resserrer le contrôle sur les terres autochtones, les connaissances écologiques et la culture culinaire traditionnelle.

« Le documentaire est poignant. Bien sûr, nous savons que ces choses terribles se produisent et de quel côté sont les gens, mais c’est tout de même bouleversant », raconte Shems Benmosbah.
 

Le film est un exemple frappant de la façon dont les traditions alimentaires et les enjeux liés au territoire, aux pouvoirs et à la survie s’entrechoquent, et dont les pratiques culinaires peuvent devenir des actes de résistance.
 

Étude de la complexité de l’expérience humaine

Dans l’épisode Queens de l’émission Toujours plus loin avec Anthony Bourdain, le chef et globe-trotteur affirme qu’une personne qui cuisine pour vous vous raconte une parcelle d’elle-même : ses origines, sa personnalité, ce qui la rend heureuse.

Pour la professeure Salha, ses étudiantes et ses étudiants, ce sentiment résume l’essence de leur apprentissage. En jetant un regard critique aux histoires que nous nous racontons en cuisinant et en mangeant, nous constatons à quel point la nourriture peut mener à des découvertes universitaires remarquables.

« La nourriture est inhérente à nos structures sociales et culturelles. C’est notre façon de communiquer notre identité, notre pouvoir, notre histoire et notre sentiment d’appartenance – tout ce qui façonne l’expérience humaine. La nourriture est un mode de communication sans fin », souligne-t-elle.