Carte de Scholars at Risk
Lorsqu’on réduit les universitaires au silence, le savoir disparaît. Les recherches qui éclairent les politiques publiques, renforcent les établissements et approfondissent la compréhension du public tombent ainsi dans l’oubli. Grâce au programme Scholars at Risk en place à l’Université d’Ottawa, les connaissances demeurent accessibles... et celles et ceux qui les produisent restent en vie.

Les personnes dont les recherches remettent en question des régimes répressifs ou qui tentent de s’exprimer librement sont surveillées, s’exposent à des sanctions ou sont expulsées. On censure leurs travaux, on saisit leur équipement et on restreint leurs déplacements. Certaines sont emprisonnées, contraintes à l’exil, ou, pire encore, tuées.

Il n’y a pas que les régimes autoritaires qui briment la liberté académique. Dans certains pays démocratiques, les gouvernements intensifient leurs efforts pour restreindre l’accès aux cours qu’ils désapprouvent, notamment ceux qui abordent des sujets comme le genre, la sexualité ou la race.

Toutefois, certains établissements choisissent de résister plutôt que de se résigner.

Donner vie à la mission de recherche de l’Université d’Ottawa

Face à la montée des attaques contre la liberté académique partout dans le monde, la participation soutenue de l’Université d’Ottawa au réseau Scholars at Risk (SAR) revêt une urgence renouvelée.

Ce réseau international réunit des établissements d’enseignement supérieur et des partenaires qui surveillent et signalent les attaques, soutiennent publiquement les universitaires détenus ou bâillonnés, et fournissent des conseils, des recommandations et des services de soutien professionnels aux personnes en danger. Il met aussi au point des outils pour soutenir les universités dans la défense de leur autonomie. En proposant aux chercheuses et chercheurs des affectations temporaires, le réseau leur permet de continuer d’enseigner et de publier leurs travaux à l’abri des représailles.

Au cours de l’année universitaire 2024-2025, 102 établissements, dont l’Université d’Ottawa, ont accueilli 164 universitaires de 20 pays grâce aux efforts du réseau.

Fondé en 2014, le programme SAR de l’Université d’Ottawa est chapeauté par le Centre de recherche et d’enseignement sur les droits de la personne (CREDP), une entité bien établie au sein de l’établissement, et fonctionne sous l’autorité du Cabinet de la vice-rectrice à la recherche et à l'innovation.

L’Université a accueilli son premier participant, un avocat iranien, en collaboration avec l’Université Carleton en 2015. Depuis, elle a ouvert ses portes à dix autres universitaires dans huit facultés différentes, en plus de lancer, en 2021, un service à distance permettant à des chercheuses et chercheurs du Venezuela d’accéder à des bases de données et à un soutien de la part de bibliothécaires spécialisés.

Le soutien financier offert aux universitaires qui participent au programme peut provenir d’un large éventail de sources. En 2024-2025, l’Université a accueilli trois personnes grâce aux contributions importantes de l’Association des professeur.e.s de l’Université d’Ottawa, de l’Institute for International Education (site en anglais), du CREDP et des facultés hôtes.

Élargir la portée et accroître l’influence

Le CREDP à l’Université d’Ottawa surveille et signale les menaces au Canada et en Amérique latine depuis 2018. En 2021, il a mis sur pied la Coalition pour la liberté académique dans les Amériques (CLAA), en partenariat avec le réseau Scholars at Risk et l’Université de Monterrey au Mexique. L’Université accueillera d’ailleurs la cinquième conférence de la CLAA en octobre.

Dans le cadre du programme SAR, l’Université d’Ottawa a contribué à de nombreux projets internationaux visant à protéger la liberté académique, notamment les Lignes directrices de l’UNESCO à l’intention des universités accueillant des personnes défenseures des droits humains, publiées tout récemment, ainsi que les Principes interaméricains sur la liberté académique et l’autonomie des universités, qui inscrivent la liberté académique dans le contexte des droits de la personne protégés par les conventions internationales.

« La liberté d’expression et la liberté académique sont les piliers qui soutiennent non seulement l’indépendance des universités, mais bien la démocratie comme telle », affirme Viviana Fernandez, directrice associée au CREDP et responsable du programme SAR à l’Université d’Ottawa. « Il est de notre devoir d’aider les universitaires qui risquent leur gagne-pain et même leur vie pour faire valoir leurs droits. »

Avantages pour la communauté étudiante, enseignante et de recherche

Selon Viviana Fernandez, le programme SAR, en plus de protéger physiquement les universitaires, contribue au développement intellectuel, moral et social de la communauté sur le campus. Les personnes accueillies peuvent reprendre les activités de recherche et d’enseignement qu’elles avaient dû abandonner, tandis que les étudiantes et étudiants qui s’inscrivent à leurs cours sont exposés à de nouvelles perspectives intellectuelles.

Viviana Fernandez
« La liberté d’expression et la liberté académique sont les piliers qui soutiennent non seulement l’indépendance des universités, mais bien la démocratie comme telle. »

Viviana Fernandez

— Directrice associée, CREDP, Université d'Ottawa

Pour le politicologue Bantayehu Shiferaw Chanie, le programme lui a donné la possibilité de poursuivre ses recherches. Ancien professeur adjoint à l’Université Bahir Dar, en Éthiopie, il s’était attiré des ennuis en raison de ses écrits sur les tensions politiques et les violations des droits de la personne dans la région d’Amhara (en anglais). Il a quitté son pays en 2023, lorsque les violences ont éclaté dans cette région, et a récemment terminé son séjour de deux ans en tant que chercheur invité à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales (en anglais) de la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa.

Bantayehu Shiferaw Chanie
« À l’Université d’Ottawa, j’ai pu continuer de contribuer intellectuellement à la société à un moment où cela ne me semblait plus possible. Je me suis senti valorisé et soutenu en tant que chercheur. »

Bantayehu Shiferaw Chanie

— Chercheurs du programme SAR uOttawa

« À l’Université d’Ottawa, j’ai pu continuer de contribuer intellectuellement à la société à un moment où cela ne me semblait plus possible », raconte-t-il. « Je me suis senti valorisé et soutenu en tant que chercheur. »

« Le sentiment d’appartenance que m’ont offert mes collègues, la communauté étudiante et ma mentore, la professeure Christina Clark Kazak, m’a donné des ailes », ajoute-t-il.

Deux ans après son arrivée, il a été élu membre de la Société royale du Canada.

« Ma nomination à la Société royale – un immense honneur – n’aurait pas été possible sans le programme SAR de l’Université d’Ottawa. »

Agir dans l’ombre pour protéger la liberté académique

Les efforts menés par le réseau SAR demandent beaucoup d’énergie et de ressources. L’équipe collabore avec les groupes diasporiques d’Ottawa afin d’accompagner les universitaires nouvellement arrivés dans leurs nombreuses démarches pour reconstruire leur vie au Canada. Accueillir ces personnes nécessite également un soutien financier stable et soutenu. Une campagne de financement est en cours pour aider à absorber les coûts des allocations.

Viviana Fernandez souligne que ces efforts en valent toujours la peine.

« Chaque collaboration avec une nouvelle communauté ouvre la voie à de nouvelles occasions d’apprentissage pour la population étudiante et à de nouvelles perspectives d’enseignement et de recherche. Défendre nos collègues, c’est faire avancer le monde. »

Alors que le programme entame sa deuxième décennie, le comité SAR, formé de membres du corps professoral, de la communauté étudiante et du personnel, vise à élargir sa portée par l’établissement de relations étroites avec un nombre accru de groupes et de facultés. Les besoins en placements excèdent les ressources disponibles, et certaines facultés ne sont pas prêtes à accueillir des universitaires. Toutefois, la directrice associée du Centre reste inébranlable dans sa volonté de défendre la liberté académique des universitaires, qui sont de plus en plus la cible de menaces.

« Lorsqu’on muselle les universitaires, c’est notre société et notre démocratie qui en souffrent. Nous n’avons d’autre choix que de les défendre. »

Protéger les connaissances et les données à l’échelle mondiale

La communauté de recherche de l’Université d’Ottawa profite aussi du programme SAR. Leurs approches multidisciplinaires s’appuient sur des connaissances et des données provenant du monde entier. Leurs projets peuvent soudainement tomber à l’eau si on leur coupe l’accès à des données cruciales ou à une personne clé.

 « Lorsque les éléments de preuve servant à guider les politiques et les décisions sont écartés, c’est l’ensemble de la société qui en subit les effets », avance Viviana Fernandez. « La science nécessite la mobilisation de talents du monde entier. Lorsqu’une personne ne peut plus ou choisit de ne plus apporter sa contribution, c’est la communauté scientifique mondiale qui écope. »

Le Canada tire également avantage du programme. Au terme de leur affectation, bon nombre d’universitaires invités, dont Bantayehu Shiferaw Chanie, poursuivent leur carrière dans le secteur public ou privé.