Le professeur Jules Blais est dehors, près d’un lac, vêtu d’une tenue de terrain et coiffé d’un chapeau à large bord. Il tient un long tube contenant une carotte de sédiments. À côté de lui se trouve de l’équipement d’échantillonnage, notamment des glacières et des contenants.
Selon le professeur Jules Blais, pour comprendre l’avenir de nos écosystèmes, il faut d’abord regarder loin dans le passé, couche après couche, sédiment après sédiment.

Spécialiste chevronné en recherche environnementale de l’Université d’Ottawa, le professeur Blais s’intéresse depuis plus de trente ans aux récits silencieux que racontent les lits des lacs et les empreintes chimiques de l’activité humaine. Aujourd’hui, grâce à deux nouvelles subventions Alliance du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG), ses travaux pourront faire la lumière sur certaines des préoccupations environnementales les plus pressantes du Canada : le déversement de pétrole dans les habitats fragiles du saumon et les répercussions à long terme de l’extraction d’uranium dans les lacs du Nord.

Ces deux projets, l’un mené en collaboration avec Environnement et Changement climatique Canada, et l’autre avec les Laboratoires Nucléaires Canadiens et la Nation Clearwater River Dënë, sont l’aboutissement d’années passées à bâtir des liens de confiance avec des partenaires de recherche. « Les subventions Alliance du CRSNG exigent un financement de contrepartie, explique le professeur Blais. Avant même d’arriver à la recherche, nous devions établir des relations, parfois sur plusieurs années, avec des partenaires qui croyaient suffisamment en notre travail pour le soutenir financièrement. »

Le premier projet porte sur l’évaluation de l’impact d’un éventuel déversement de pétrole sur les habitats du saumon du Pacifique, un impératif d’autant plus grand que le projet d’expansion de Trans Mountain est maintenant achevé. Ce pipeline transporte du pétrole des réserves de l’Alberta (qui n’a pas d’accès à la mer) vers la côte de la Colombie-Britannique. En chemin, il traverse des rivières qui sont essentielles au cycle de vie du saumon du Pacifique. « Si un déversement se produisait dans l’une de ces rivières de frai, les conséquences pourraient être dévastatrices, non seulement à l’échelle locale, mais sur l’ensemble de l’écosystème du Pacifique », indique le professeur Blais.

Pour simuler ce scénario, le professeur Blais et son équipe construisent une « rivière expérimentale » au Centre de recherche de la rivière Quesnel. Ces cours d’eau artificiels, reproduisant même les lits de gravier et le courant de l’eau, imiteront les frayères à saumon. Des œufs y seront enfouis, et différentes concentrations de pétrole seront testées. « Nous pourrons observer directement les effets du pétrole sur le développement des embryons de saumon, poursuit-il. C’est un moyen efficace de guider les responsables de la réglementation à Environnement et Changement climatique Canada afin qu’ils puissent mieux planifier les mesures d’urgence en cas de déversement. »

La seconde subvention Alliance du CRSNG finance une initiative portant sur un autre type de problème : l’empreinte environnementale de l’exploitation de longue date de l’uranium dans le nord de la Saskatchewan. Le Canada est l’un des plus grands producteurs d’uranium au monde, et bon nombre de ses plus anciennes mines datent d’avant la réglementation environnementale. En étroite collaboration avec la Nation Clearwater River Dënë et les Laboratoires Nucléaires Canadiens, l’équipe du professeur Blais analyse des carottes sédimentaires provenant de lacs nordiques. Ces carottes sont des archives environnementales naturelles qui préservent à la fois les contaminants et les traces biologiques de la vie aquatique.

In a small boat, a research partner (left) and Dënë Cheecham-Uhrich (right) work together to pull up a sediment core.
From their small boat, a research partner (left) and Dënë Cheecham-Uhrich (right) lift a sediment core collected from the lakebed.

« Les carottes de sédiments sont comme des livres d’histoire », explique le professeur Blais, « dont chaque couche constitue une page. Et l’on peut lire ces pages pour comprendre l’évolution de la contamination et la réaction des écosystèmes sur des centaines, voire des milliers d’années. » En l’absence de données de surveillance historiques, ces carottes constituent un aperçu essentiel de l’influence de l’activité industrielle passée sur les écosystèmes d’aujourd’hui. Elles donnent également des indices sur la façon d’atténuer les risques futurs.

Ce qui rend l’approche du professeur Blais particulièrement convaincante, c’est l’utilisation de ce qu’il appelle une méthode à « multi-indicateurs ». Il s’agit d’une boîte à outils de « criminalistique environnementale » qui comprend des marqueurs chimiques, des restes biologiques, des isotopes stables et même de l’ADN environnemental. « C’est comme reconstituer une scène de crime, dit-il. Aucune preuve ne raconte l’histoire à elle seule, mais lorsque toutes les pièces s’alignent, on obtient quelque chose de scientifiquement irréfutable. »

Outre les détails techniques, le professeur Blais insiste sur l’importance de la collaboration, en particulier avec les communautés autochtones. « Nos partenaires de la Nation Clearwater River Dënë ont joué un rôle essentiel dès le début », affirme-t-il. « Ils et elles nous aident à formuler les questions de recherche, car ce sont des spécialistes du territoire. Leurs connaissances sont inestimables. »

Faisant écho à cet esprit de collaboration, Dënë Cheecham-Uhrich, membre de cette Nation, souligne l’importance du partenariat pour sa communauté. « C’est primordial », dit-elle. « Cette possibilité de soutenir, de protéger et de préserver notre territoire grâce à une science transformatrice et valorisante est une véritable bouée de sauvetage. Protéger nos terres, c’est protéger aussi notre langue, notre culture et notre milieu de vie. » Selon elle, cette relation est ancrée dans la réciprocité et le respect mutuel, dans une optique de mise en valeur des systèmes de savoirs autochtones et un souci d’accueillir les préoccupations de la communauté avec intention et humilité.

Maintenant que les deux projets sont sur les rails, le professeur Jules Blais espère que les résultats feront plus qu’orienter les politiques, et qu’ils aideront également à bâtir un avenir plus durable, s’appuyant sur une lecture honnête du passé tout en fournissant aux partenaires les outils nécessaires pour protéger nos écosystèmes si précieux.

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