Une décennie réussie, 1973-1983. Publications majeures de Prise de Parole, l’Éditeur des Franco-ontariens, Ottawa, 1983.
Une décennie réussie, 1973-1983. Publications majeures de Prise de Parole, l’Éditeur des Franco-ontariens, Ottawa, 1983.
Au début des années 1970, quelque chose bouillonne en Ontario français. Dans le sillage des États généraux du Canada français et de la montée du nationalisme québécois, une génération de jeunes artistes décide de prendre la parole. À Sudbury, des étudiants de l’Université Laurentienne fondent le Théâtre du Nouvel-Ontario, puis une maison d’édition appelée Prise de parole. Ils ne se disent plus « Canadiens français et Canadiennes françaises », mais « Franco-Ontariens et Franco-Ontariennes ». Une identité est en train de naître.

Plus de cinquante ans plus tard, que reste-t-il de cet élan? Dans cet épisode de la série Parlez-moi de l’Ontario français, deux figures du milieu en parlent avec passion : Lucie Hotte, professeure émérite au Département de français de l’Université d’Ottawa et spécialiste de la littérature franco-ontarienne, et Jean Mohsen Fahmy, écrivain et romancier franco-ontarien d’origine égyptienne dont l’œuvre navigue entre les siècles et les continents.

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Une définition simple… et rigoureuse

« La littérature franco-ontarienne, c’est très simple », affirme Lucie Hotte. Est franco-ontarienne toute œuvre écrite en français par une auteure ou un auteur vivant de façon permanente en Ontario au moment de la publication ou né et formé en Ontario, même s’il a déménagé depuis. Cette définition peut sembler administrative, mais elle a le mérite de la clarté. Elle permet d’inclure des écrivaines et écrivains aux parcours variés, sans imposer de thèmes obligatoires. Contrairement à une idée reçue, il n’existe pas de sujet « typiquement franco-ontarien ». On y trouve des romans historiques, policiers, jeunesse, de la poésie, du théâtre et même des romans érotiques.

Si l’étiquette « franco-ontarienne » apparaît dans les années 1970, l’écriture en français sur le territoire ontarien remonte à bien plus loin, c’est-à-dire aux missionnaires jésuites, à Samuel de Champlain et aux récits coloniaux. Mais c’est l’institutionnalisation – maisons d’édition, réseaux de diffusion, enseignement universitaire – qui donne véritablement corps à une littérature.

L’importance des institutions

Une littérature n’existe pas sans lectrices et lecteurs. Et pour rejoindre ce lectorat, il faut des maisons d’édition, des librairies, des critiques, des professeures et professeurs. Après les Éditions Prise de parole, d’autres éditeurs voient le jour : les Éditions L’Interligne, les Éditions du Vermillon, les Éditions du Nordir, les Éditions du GREF ou encore les Éditions David. Plusieurs de ces maisons entretiennent des liens étroits avec les universités, formant et accompagnant de nouvelles voix.

Mais aujourd’hui, le paysage s’est fragilisé. Plusieurs maisons ont fermé. Les départements universitaires ne comptent plus de spécialistes en littérature franco-ontarienne. Les librairies francophones se comptent sur les doigts d’une main. Un projet de loi présenté par la députée Lucille Collard pour soutenir les librairies francophones n’a pas été adopté par l’Assemblée législative de l’Ontario.

Le défi est immense : 700 000 francophones dans une province de 16 millions d’habitants. Un public restreint, dispersé et des œuvres en concurrence avec des milliers de publications québécoises, françaises et anglophones.

Écrire entre l’Égypte et l’Ontario

C’est dans ce contexte que s’inscrit le parcours de Jean Mohsen Fahmy. Né en Égypte et arrivé au Canada il y a plus de cinquante ans, il a longtemps travaillé dans la fonction publique fédérale avant de se lancer en littérature. Son amour des livres remonte à l’enfance, lorsqu’un Noël – au grand désespoir du petit garçon qui rêvait d’une toupie – sa mère lui offre des romans de la Comtesse de Ségur. Puis viennent Alexandre Dumas et le goût des grandes fresques historiques.

Son premier roman jeunesse ouvre la voie, mais son manuscrit Amina et le mamelouk blanc essuie dix-neuf refus. Il faudra l’audace d’un éditeur des Éditions L’Interligne pour que le livre paraisse en 1998. Le roman sera lauréat au prix Trillium et lancera sa carrière.
Dans Amina, une jeune Égyptienne croise un soldat de Napoléon. L’histoire d’amour traverse les cultures et les époques, jusqu’au Canada des rébellions patriotes. « J’ai réalisé après coup que ce roman était un condensé de ma vie : le soleil d’Égypte, la langue française adoptée, l’enracinement canadien », confie l’auteur.

Le roman historique comme miroir humain

Jean Mohsen Fahmy privilégie le roman historique. Pour lui, ce genre permet de montrer que les émotions humaines – l’amour, la peur, l’ambition – traversent les siècles, même si les contextes changent. Sa méthode est rigoureuse : un an de recherche approfondie, puis l’écriture. Il s’intéresse aux détails concrets – les tissus importés de Venise à Tunis, les coutumes religieuses, les structures sociales – qui donnent chair à l’époque.

Qu’il évoque la grande peste, les persécutions romaines ou la Seconde Guerre mondiale, l’auteur cherche à montrer comment l’amour se vit différemment selon les civilisations. « Nous sommes nés pour aimer », dit-il simplement.

Une littérature engagée… autrement

La littérature franco-ontarienne est-elle militante? Pas au sens traditionnel. Elle ne se réduit pas et ne s’est jamais limitée à un discours revendicateur. Mais en mettant en scène Ottawa, Sudbury ou Toronto, en nommant les rues, les parcs, les cafés, elle affirme une présence. Un jour, après avoir lu un roman de Daniel Poliquin, une étudiante a d’ailleurs dit à Lucie Hotte : « C’est la première fois que je lis un livre qui se passe chez nous. »

Cette reconnaissance est puissante. Elle nourrit le sentiment d’appartenance. Elle valorise une réalité souvent ignorée par les grands médias nationaux.

Se serrer les coudes

L’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français (AAOF) joue un rôle clé dans ce réseautage. De 70 membres au début des années 2000, elle en compte aujourd’hui près de 200. Elle favorise les rencontres, les débats, les projets collectifs. Pendant sa présidence à l’AAOF, Jean Fahmy a mis sur pied la Table de concertation sur le livre franco-ontarien afin de briser l’isolement des auteures et auteurs franco-ontariens, souvent éloignés les uns des autres en raison des distances. L’objectif était de créer un espace d’échanges et de réseautage, où les écrivaines et écrivains pouvaient se rencontrer, discuter des défis liés à l’écriture et tisser des liens durables. Cette initiative a aussi contribué à mieux documenter la situation du livre francophone en Ontario et à nourrir une réflexion collective sur les besoins du milieu.

Car le défi demeure : comment faire connaître ces œuvres au-delà des frontières provinciales? Comment obtenir une couverture médiatique? Comment assurer la relève?

Malgré les obstacles, Lucie Hotte et Jean Mohsen Fahmy restent confiants. Les salons du livre, les initiatives locales, les collaborations interprovinciales maintiennent la flamme vivante.

La littérature franco-ontarienne n’est pas qu’une affaire de chiffres ou de politiques publiques. C’est un espace de création, de mémoire et d’amour.